Entrevues

Littérature québécoise

exclusif au web
Esther Croft : Vérités et mensonges

Esther Croft : Vérités et mensonges

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 01/09/2002
Trois ans après la mort de son mari Philippe, Catherine s’éprend de Marc-André, professeur et animateur de cafés philosophiques à la culture encyclopédique. Mais entre ce gourou adulé de ses étudiants et étudiantes et l’amant ténébreux et imprévisible, il y a un hiatus inquiétant… qui finira par révéler la duplicité du personnage. Premier roman d’une nouvelliste émérite (auteure notamment de La Mémoire à deux faces et Tu ne mourras pas), De belles paroles se présente à la fois comme le récit d’un apprentissage de la nécessité du deuil et comme une méditation fascinante sur le pouvoir de séduction du faux.
Le thème de l’incommunicabilité, déjà présent dans certaines de vos nouvelles, ne vous apparaît-il pas comme un peu paradoxal, dans la mesure où il contredit la vocation même de l’écrivain qui est de dire, de nommer les choses ?

Pour moi, il y a toujours deux paroles antagoniques qui s’affrontent au moment d’amorcer un livre : en l’occurrence, ce que je veux dire et ce que je ne veux pas forcément dire, mais qui cherche à sourdre de soi-même. Françoise Loranger, à qui j’ai dédié ce livre, disait que l’écriture vient quand ça s’écrit tout seul, quand l’écrivain oublie ce message qu’il cherchait à exprimer de manière parfois prétentieuse pour se laisser porter par la dynamique du texte. Quand j’amorce un projet, c’est souvent une question qui me vient d’abord, plutôt qu’un ton, un personnage ou une histoire. Dans ce cas précis, je me demandais pourquoi, à certains moments de nos vies, nous avons besoin qu’on nous mente, autant dans notre vie personnelle et émotive que dans nos rapports sociaux. Prenons le cas de Moïse Thériault, par exemple. On peut s’apitoyer sur le sort de ses victimes, mais on peut également s’interroger sur le vide intérieur qui les a poussées à accueillir spontanément les réponses fausses qu’il avait à leur donner.

Le patronyme de Marc-André (Ladouceur) semble totalement contradictoire, puisque ce fumiste s’apparente moins à un mentor digne du titre de votre livre qu’à une sorte de vampire qui se nourrit de la souffrance des gens…

En même temps, il n’a pas qu’un côté noir. D’une manière paradoxale, Marc-André est proche de la souffrance humaine; sa principale faille, c’est de vouloir devenir essentiel, de vouloir répondre à toutes les formes de souffrances, que ce soit celle des sidéens, celle d’adolescents rongés en mal d’existence ou celle de Catherine, qui n’arrive pas à faire le deuil de son mari. Par sa parole, il donne l’impression d’être sensible aux autres, capable de les accompagner; mais à sa manière d’abuser des gens de son entourage, on comprend qu’il est le contraire de ce qu’il prétend être. Mais Marc-André n’est pas superficiellement séduisant; il l’est par son apparente profondeur de pensée, son intelligence, sa culture et, surtout, par les belles réponses qu’il semble posséder sur les mystères de la vie.

Vous revenez ici à un autre thème qui vous est cher, celui des blessures d’enfance. Croyez-vous qu’on puisse en guérir ?

Non, on n’en guérit jamais; au mieux, on apprend à vivre avec. Et probablement que la relation amoureuse est le lieu privilégié pour les faire resurgir, soit pour les aggraver, soit pour les apaiser. Voilà pourquoi je trouvais intéressant de confronter Catherine à deux personnages masculins, l’un (Philippe) qui avait su remédier à la carence de vérité que Catherine avait connue dans l’enfance et l’autre (Marc-André) qui la replongeait dans ce monde factice.

L’opposition entre Philippe et Marc-André illustre à quel point le motif du double est fondamental dans ce roman. À un moment donné, Julie, l’une des étudiantes de Marc-André, réalise cette sculpture d’une femme sans bouche qu’on peut voir à la fois comme son propre reflet et comme celui de Catherine…

Cette perspective ne m’a frappée qu’après coup : quand je me suis relue, elle m’est apparue comme le double de l’adolescente que Catherine avait été. Voilà pourquoi, quand elle apprendra ce que lui a fait Marc-André, elle se reprochera de ne pas avoir su la protéger, comme de ne pas avoir su elle-même se protéger. C’est également vrai de cette fillette qu’elle entend pleurer la nuit, un autre double qui replonge Catherine dans certaines problématiques de son enfance. La mère de Catherine était si accaparée par ses propres difficultés, si inapte à faire face à ses responsabilités d’adultes qu’elle n’a pas su prendre soin de sa fille adéquatement.

Fuyant la ville de toutes ces déceptions, Catherine se fait embaucher comme orthopédagogue auprès de gens atteints d’aphasie, une affliction qui reflète son propre désarroi en face du langage et de ses paradoxes.

L’aphasie m’a toujours troublée au plus haut point parce que j’ai toujours été fascinée par la parole elle-même, par ce qu’elle peut donner ou enlever à un individu. L’aphasie m’est toujours apparue comme une attaque à une dimension essentielle de l’humain. Autant certaines personnes, comme Marc-André, arrivent à manipuler des gens par la parole, autant certaines autres sont incapables de s’exprimer oralement. En prenant ce cas extrême que représente l’aphasie, je voulais mettre Catherine en situation quasi pédagogique : à force de côtoyer ces personnes privées de facilités d’élocution en vue de leur réapprendre à parler, elle-même redécouvre la force du langage, le poids de chaque mot.

J’ignore si c’est délibéré de votre part, mais votre roman oppose le mensonge du discours philosophique de Marc-André à la vérité brute qui émane de la pratique du théâtre, à laquelle Catherine initie ses « patients ».

On sait qu’il est très efficace de faire travailler les aphasiques sur le plan corporel d’abord parce que l’expérience du langage leur est le plus souvent frustrante. On peut les amener à eux-mêmes à travers un jeu de rôle, à travers une réalité qui n’est pas la leur et des personnages qui ne sont pas eux. On peut les ramener à leur propre vie par la gestuelle, par le cri même. Il y a un personnage, Pauline, qui m’a émue moi-même en cours d’écriture : cette aphasique a perdu son enfant et n’a jamais pleuré. En devant mimer un enfant, elle fait cette crise qui lui permet de se reconnecter à ses propres émotions, elle accède à ce cri qu’elle n’avait su prononcer au moment où il aurait fallu.

En exergue à la deuxième partie de votre roman, vous avez inscrit cette phrase de Madeleine Gagnon : «Y a-t-il pour les mots des mailles à l’endroit et des mailles à l’envers ?» Si l’on vous renvoyait cette question, que répondriez-vous ?

J’ai tiré cette citation du magnifique essai de Madeleine Gagnon, Les Femmes et la Guerre. Cette phrase m’avait frappée parce qu’elle exprime ce qui me trouble le plus dans l’exercice de mes différents métiers d’écrivaine, de professeure et de pédagogue : on dirait parfois que plus on apprend à bien manipuler le langage, plus on risque de mentir, plus on risque d’accéder à ce hiatus entre l’être et la parole. Le livre de Madeleine Gagnon m’a fait prendre conscience que c’est souvent en situation de crises aiguës que les paroles sont les plus vraies, même dans un langage désorganisé, même dans des cris, mêmes dans des balbutiements comme ceux des aphasiques…

***

De belles paroles, Esther Croft, XYZ/Romanichels
Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Entrevues
  3. Littérature québécoise
  4. Esther Croft : Vérités et mensonges