Entrevues

Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 94
Erika Soucy : faire tomber les murs

Erika Soucy : faire tomber les murs

Par Isabelle Beaulieu, publié le 04/04/2016

Bien qu’elle n’ait pas encore 30 ans, Erika Soucy est dans le paysage littéraire depuis belle lurette. Native de la Côte-Nord, elle fait ses études secondaires à Donnacona, son Cégep à Trois-Rivières et entre au Conservatoire d’art dramatique à Québec pour y apprendre le jeu. En parallèle à sa formation théâtrale, elle assiste à plusieurs lectures publiques de poésie et s'éprend de plus en plus du genre. Depuis, elle s’y consacre corps et âme, participant de manière engagée à plusieurs manifestations poétiques. Après la publication de deux recueils, voici qu’elle nous propose Les murailles, un premier roman qui nous présente la Côte-Nord comme vous ne l’avez jamais vue.

Sans vouloir tout connaître du vrai et du faux, nous avons demandé à Erika Soucy si, comme le personnage de son roman, elle était bel et bien partie sur le chantier de La Romaine II pour y faire une sorte de résidence d’écriture. En effet, cela est arrivé comme c’est écrit. Ce n’était pas une résidence en bonne et due forme; elle est plutôt arrivée en « infiltratrice », espérant trouver dans cet endroit fermé un projet d’écriture. « Quand tu vas là, tu le sais ben que tu as accès à un monde plus grand que nature. Je savais que j’avais un matériau très inspirant, et chaud aussi parce que je suis allée en plein scandale de la loi 33, je savais qu’un journaliste aurait voulu être à ma place. » De manière plus personnelle, elle veut faire le voyage pour savoir pourquoi les hommes de sa famille partent y faire leur vie, ne revenant au bercail que par intermittence, et encore, jamais très longtemps. Beaucoup plus qu’un travail, les départs aux chantiers sont de véritables modes de vie. La formule fly-in / fly-out fabrique souvent des vies de famille en parallèle où de profonds gouffres d’incompréhension se creusent. « Mon oncle, il me le disait : “C’est sûr qu’au bout de quarante jours, t’as hâte de voir ta famille, mais au bout de dix jours avec ta famille, t’as hâte en estie de te retourner en haut”, parce que c’est ça la vraie vie. C’est un trip de gang, il y a toujours une joke à faire. »

Son père réussit donc à lui obtenir une permission de séjour d’une semaine. Papiers trafiqués en poche, elle débarque au campement « Les murailles » à titre de commis de bureau, travail qu’elle n’effectuera jamais. Sortiront de cette expérience L’épiphanie dans le front, un recueil de poésie publié en 2012, et Les murailles, sorte de longue missive adressée à l’être aimé resté « en bas ». Ce n’est pas sur les lieux mêmes qu’Erika Soucy élabore son roman. « J’allais pas tant là pour écrire. Je me disais : “Je vais pas m’enfermer dans ma chambre”, ou je l’aurais peut-être fait si les gars m’avaient pas invitée à aller me promener en pick-up avec eux autres. » Elle profite donc de l’occasion pour vivre les choses sur le terrain et retranscrit plus tard ses impressions dans un journal de bord. C’est au retour à la maison qu’elle mettra les mots en forme.

Habituée de se frotter à la poésie, Erika Soucy opte cette fois pour le roman. « J’avais envie de parler en termes clairs de ces hommes et de ces femmes-là que j’ai rencontrés [300 femmes pour 2000 hommes en 2011]. J’avais aussi envie que ça soit peut-être plus accessible pour eux. » Le transfert de la poésie au roman fut, selon les dires mêmes de l’auteure, « assez laborieux » : « Le style prenait la place de quelque chose de plus sincère. C’est pas pour rien que ça m’a pris quatre ans pour l’écrire! » Finalement satisfaite, elle réussit à « rester intègre » envers son style.

Erika Soucy a choisi l’oralité, d’abord parce qu'elle trouve ça beau, et aussi parce que ça permet de parler directement à tous. « C’est arrivé relativement souvent que quelqu’un qui n’avait jamais lu de poésie me dise après avoir lu mes poèmes : “Han! J’ai compris des affaires!” Dans ce temps-là, je me dis que ma job est faite! » Si l’oralité semble être une forme facile, cela ne va pas de soi. Il ne s’agit pas que de transcrire ce que l’on entend; cela dépend plutôt d’un assemblage cohérent où le rythme se doit d’être impeccablement maîtrisé. « En quinze poèmes, j’ai écrit l’ordinaire, le vide. J’ai parlé des murs; les deux sortes de murs. Ceux qui s’imposent entre le Nord et la vraie vie, pis ceux qu’on érige en soi, une roche après l’autre, tout le long de la run. »

Si sa visite à La Romaine n’a pas nécessairement apporté à Erika Soucy des réponses claires à ses questions, elle lui a permis de voir et d’entendre des histoires humaines. Le tableau n’est pas toujours rose. Aridité du climat, labeur du travail, alcoolisme et toxicomanie, racisme entre Blancs et Autochtones, la question écologique glissée sous le tapis, le manque d’avenir pour les jeunes du Nord. Là-bas comme ailleurs, les peines d’amour peuvent fendre les cœurs, l’ennui peut s’avérer mortel, et la solitude abyssale.

Malgré cela, Erika Soucy dit qu’elle aurait voulu tenter le coup. L’étendue du paysage et l’éloignement du reste du monde qui favorisent l’intériorité, comme une sorte de retraite où les contours semblent parfois imperméables au temps, inspirent sûrement la poète. « Ça m’a donné le goût. Je pense que je l’aurais essayé si j’avais pas eu d’attaches. Oui, le travail est dur, mais c’est comme n’importe quoi, un moment donné tu pognes le beat. »

Erika Soucy n’est pas revenue du Nord avec un reportage documentaire, mais avec, ce qui est peut-être beaucoup mieux, des fragments de réel sans parti pris et transmués par la voix du récit. « C’est pas de quoi faire rouler l’économie locale », mais ça aide à comprendre ce qui s’y passe.


Photo : © Michel Paquet 

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