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Éric Plamondon: la force de la foudre

Éric Plamondon: la force de la foudre

Par Alice Méthot, publié le 19/04/2012
Avec Mayonnaise, second volet de la trilogie « 1984 » d’Éric Plamondon, l’énigmatique Gabriel Rivages reprend la route de la côte ouest, sur les traces du dernier des beatniks.
Qu’ont en commun l’athlète olympique et acteur Johnny Weissmuller, l’écrivain Richard Brautigan et l’entrepreneur Steve Jobs? Serait-ce qu’ils symbolisent chacun à leur manière «l’American way of life», la gloire et la célébrité, le rêve qui bascule soudain au cauchemar, vers l’angoisse, la décadence et l’oubli? Et si ce qui liait ces personnalités n’était qu’Éric Plamondon lui-même, qui leur dédie chacun un tome de sa trilogie publiée au Quartanier? «Dans la mesure où j’ai laissé décanter tous ces sujets en moi et que j’en ai tiré trois romans, le plus grand dénominateur commun, c’était donc l’auteur», explique le principal intéressé, qui signe Hongrie-Hollywood Express et Mayonnaise, auxquels suivra Pomme S en 2013.

Des sujets qui s’imposent
«Tout ce projet est à mettre sous le signe du coup de foudre. Le jour où j’ai vu un documentaire sur Weissmuller, ce fut le coup de foudre. Le jour où j’ai lu Brautigan, ce fut un coup de foudre. Ma fascination pour la machine Steve Jobs, un coup de foudre. 1984 d’Orwell, un coup de foudre.»

Ainsi, 1984, année du décès des deux premiers personnages et de la mise en marché du Macintosh d’Apple, constitue certainement l’axe central de toutes les trajectoires du triptyque. Et bien sûr l’Amérique, la côte ouest, la dernière frontière que son alter ego, le narrateur Gabriel Rivages, sillonne sans boussole, grappillant ici et là les petits bouts de sa vie et de celles des autres.

Gabriel Rivages, cet antihéros qu’on avait découvert dans Hongrie-Hollywood Express aux côtés de Tarzan, troque cette fois les rives du lac Michigan de Weissmuller pour les montagnes du Montana, et ne manque pas de faire halte là où tout le ramène, en Californie. C’est d’ailleurs à San Francisco qu’il fait la rencontre intellectuelle du poète Richard Brautigan, posé devant une statue de Benjamin Franklin, tel qu’on le voit sur la couverture de son plus célèbre roman La pêche à la truite en Amérique. Une muse à ses pieds, le grand ironiste moustachu évoque toute la contre-culture des sixties, alors que le mouvement beatnik ouvrait la voie à celui des hippies et qu’on échangeait des poèmes contre un repas. Sous ses airs débonnaires, rien ne laisse pourtant imaginer la fin tragique d’une mort par balle.

En effet, le cadavre de Brautigan est découvert par un détective privé le 25 octobre 1984, dans sa maison de Bolinas, près d’un mois après son suicide d’une balle de.44 magnum dans la tête. Isolé de sa famille et de ses amis, alcoolique, la gloire et les honneurs longtemps passés, l’écrivain met un terme à la grande fête de l’époque peace and love.

«Il me semble qu’il était essentiellement un naïf et je ne crois pas qu’il cultivait cette puérilité, elle lui venait naturellement. Il était bien plus en phase avec les truites qu’avec les gens en Amérique», racontera l’éditeur Ferlinghetti. N’est-ce pas cette simplicité maladroite qui l’aura au final mené à sa perte, un peu comme Johnny Weissmuller avait perdu de son innocence? «Oui c’est vrai. Mais ils ne sont pas naïfs sur le même plan. Weissmuller est davantage dans la joie de vivre que Brautigan, du moins avant la chute. Je crois que Brautigan est toujours resté un grand gamin. Ses amis écrivains avaient pour la plupart fréquenté les universités. Ils étaient eux aussi pris dans la mouvance des années 60, mais avec un certain recul, un côté objectif que Brautigan n’avait pas. Ginsberg était trop sérieux pour ce grand rêveur de Brautigan un peu gauche… C’est sans doute ce qui fait la beauté de sa poésie», explique Éric Plamondon.

Hommage
«Rivages n’a jamais fait grand cas de la poésie. Il a essayé. Quelque chose ne passe pas. C’est en lisant Brautigan qu’il a compris.» De fait, la plume de Plamondon emprunte sans équivoque à celle de cet écrivain américain: naïve, dérisoire, étrange et éclatée. Les textes courts, en apparence désinvoltes et d’une simplicité désarmante, témoignent de l’affection du jeune auteur pour cet homme qui va au-delà de l’admiration professionnelle.

À travers Gabriel Rivages, Éric Plamondon l’affirme: il est le bâtard de Brautigan, celui qui, comme l’a dit Djian, pouvait faire tenir une tragédie grecque dans un dé à coudre. «Le style de Brautigan, au départ, impossible de m’en extraire. C’est ce qui m’a permis de trouver un angle d’attaque. Depuis des années que j’étais dans des projets d’écriture, il m’a révélé la possibilité de construire une histoire par morceaux. En fait, cette idée de fragments me séduisait d’autant plus qu’elle montrait que le tout est toujours plus grand que la somme des parties. Cette construction est pour moi une belle manière de laisser surgir de l’inconnu un surplus de fiction et aussi une manière de donner toute sa place au lecteur. J’ai envie de le laisser respirer pour qu’il prenne le temps de faire des ponts, des liens. J’ai envie qu’on se questionne, qu’on se pose des questions. Entre chaque chapitre, un espace se crée et est à créer...»

Capsule temporelle
Éric Plamondon dit avoir partagé une période de sa vie avec Weissmuller, Brautigan et Jobs, se replongeant, au-delà de l’individu, dans toute une époque à la lumière de ce que l’histoire aura retenu ou non. «Nous avons tous une place dans l’histoire. La mienne, c’est les nuages», écrivait Brautigan, place que son disciple Plamondon visite avec la rigueur du chercheur, creusant, grattant pour révéler au présent le détail oublié. «La construction en courts chapitres s’est imposée à moi dans une démarche de saisissement du monde, de ces personnages et du narrateur. Petit à petit, comme les premiers coups de pinceau sur une toile, je me suis mis à brosser le portrait de Weissmuller. Je tentais de le saisir par bribes» nous dit l’auteur.

Selon Plamondon, ce projet de biographie commentée est à mettre en parallèle avec ce que l’on vit tous les jours lorsqu’on apprend à connaître quelqu’un d’autre: «Le dévoilement prend du temps, procède par sauts dans le temps, de divers angles, et doucement un portrait émerge, une connaissance globale se constitue qui n’apparaît jamais d’un bloc.»

C’est ainsi qu’il se retrouve en présence de ces êtres extraordinaires. Mais qu’en est-il de la composition de ce narrateur omniprésent, Gabriel Rivages, qu’il est impossible de dissocier de l’auteur? «Pour moi, à partir du moment où on raconte quelque chose, même quelque chose de vrai, on est dans la fiction. Raconter, écrire, ce n’est déjà plus la chose en soi. On est dans le déplacement, dans l’invention. C’est comme ces deux témoins qui racontent la même scène de façon tout à fait différente. Pour Rivages, c’est pareil. Et il a encore besoin d’un tome pour trouver des réponses, pour exister davantage.»

Le Québécois qui réside à Bordeaux travaille aujourd’hui à l’écriture de l’ultime volume de sa trilogie, Pomme S, qui portera évidemment sur l’homme à la tête d’Apple. Un projet qui n’est pas sans avoir connu quelques embûches: «La mort de Jobs m’a obligé à mettre de côté plus de la moitié des notes que je constituais depuis trois ans. Ce qui était encore de l’ordre de l’inconnu et du non-dit avant sa mort s’est tout à coup étendu en pleine page de tous les journaux du monde. J’ai dû trouver un nouvel angle. Mais là, c’est parti, ça avance.»

Tandis que seront dévoilés, en avril, les lauréats du Prix des libraires 2012, pour lequel Hongrie-Hollywood Express est finaliste, Plamondon avoue avoir repoussé longtemps la rédaction d’un livre qu’il aurait le courage de soumettre aux lecteurs. Savoir aujourd’hui qu’on apprécie ses petits romans, aussi déconcertants soientils, est un honneur. «Pour les écrivains, ce prix a la valeur de ceux qui l’animent, les libraires: des passionnés, des passeurs, de grands lecteurs.»


Bibliographie :
Mayonnaise, Le Quartanier, 224 p. | 22,95$
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