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Dominique Lavallée : Éloge modéré de l’excès

Dominique Lavallée : Éloge modéré de l’excès

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 10/09/2004
Moins d’un an après la parution de son premier recueil de nouvelles, La Course folle des spermatozoïdes (Trois, 2003), Dominique Lavallée frappe encore… Son plus récent bouquin, Étonnez-moi, mais pas trop !, réunit une dizaine de nouvelles axées autour de quelques thèmes fétiches, dont l’angoisse de vieillir, la mort et les lendemains de la révolution féministe. Rencontre avec une provocatrice excessive… mais modérée !
Selon vous, qu’est-ce qui distingue le plus votre deuxième recueil du précédent ?
Quelle question embarrassante ! Je suis fière de l’un et de l’autre, quoique pour des raisons différentes. La Course folle des spermatozoïdes, c’était comme un journal personnel, même si mes proches disent m’avoir retrouvée davantage dans le plus récent. Dans mon premier livre, les rapports aux autres débouchaient toujours sur l’autodestruction, la violence infligée à soi-même. Dans le deuxième, il y a quelque chose de plus offensif vers l’extérieur…

D’où la photographie reproduite sur la couverture (qui montre une femme sur un ring de boxe, en position d’attaque) ?

Oui. Les nouvelles ici mettent en scène des gens qui font irruption dans la vie de personnages féminins et les bousculent. Ces femmes sombrent dans les débordements, prennent des décisions excessives. Elles veulent qu’il se passe quelque chose dans leur vie… mais pas trop, parce qu’elles craignent de réagir trop fortement, d’aller trop loin en contrepartie. Je m’intéresse à l’animalité des protagonistes ; la spontanéité, la colère, toutes ces traces d’animalité qui ne sont pas filtrées par les consignes de la société. On aura beau dire, la violence n’est jamais acceptable lorsque exercée par une femme. Je ne cherche pas à la légitimer ; mais comme la vie moderne exige de nous une certaine perfection aseptisée, je crois que nos réactions animales peuvent être saines.

Avec son panorama d’héroïnes de tout âge, on pourrait lire votre recueil comme une sorte de fresque de la vie des femmes québécoises contemporaines, non ?

En effet, j’ai voulu brosser un tableau de la vie des Québécoises en cette ère de post-féminisme. Quels sont les fruits des luttes du féminisme ? À quoi nous a servi cette volonté de faire comme les hommes sur tous les fronts, d’imiter même leurs excès, la colère, la violence, l’alcoolisme ? Même aujourd’hui, on n’accepte pas que les femmes pètent les plombs en public, alors qu’elles les pètent en privé depuis longtemps. Je fais donc une sorte de bilan, où j’aborde des questions comme celle du droit à la révolte. Et puis, quand on écoute parler les femmes de leur couple, on a encore trop souvent l’impression qu’elles jouent à la victime. Ce n’est jamais de leur faute, c’est toujours le mec qui a tort.

Il est aussi beaucoup question de la mort, beaucoup plus il me semble que dans le précédent bouquin !

Vous trouvez ? Pourtant, le thème était très présent dans mon premier livre, que j’ai écrit dans un climat funèbre. Les lecteurs n’y avaient pas porté attention, parce qu’il y avait tellement d’ironie à l’œuvre. Mais l’ironie, c’est un moyen de défense. Il est très difficile de parler de la mort. J’ai déjà eu le projet d’écrire un recueil de nouvelles exclusivement axées sur les croque-morts. J’avais l’intention de faire le tour du Québec, d’aller dans des entreprises funéraires pour recueillir des anecdotes, des légendes, toutes sortes d’histoires. Quand j’ai raconté ça à ma sœur au téléphone, je n’avais que le silence au bout de la ligne. On vit dans un monde tellement obsédé par la perfection, le corps en santé, que le sujet de la mort est plus que jamais mal vu.

Vous le faites avec beaucoup de sensibilité et pas une once de sensiblerie dans le texte « La Patate », qui raconte le décès du comédien Jean-Louis Millette.

C’est une nouvelle très autobiographique, dans la mesure où mon père, qui est mort lui aussi, me rappelait beaucoup Jean-Louis Millette. Je crois aussi que tous les personnages qu’il a joués, du croque-mort Oscar Bellemarre dans Symphorien au Dragonfly de Chicoutimi, étaient attendrissants.

« Je ne vis pas par mes personnages interposés », affirme la narratrice-écrivaine de votre nouvelle « Vocation gangréneuse », et on veut bien lire ces nouvelles sans y chercher la trace autobiographique. Dans quelle mesure cette narratrice ne traduit-elle pas dans ses angoisses des préoccupations qui sont également vôtres ?

J’ai écrit cette nouvelle à un moment où j’attendais des réponses d’éditeurs. Comme ma narratrice, j’ai moi-même traversé quelques épisodes d’hypocondrie. Mais au contraire d’elle, je comprends comment les éditeurs en arrivent à écrire ces lettres de refus impersonnelles. Je sais que des aspirants écrivains débarquent dans leur bureau, convaincus de leur propre valeur, quand parfois ce qu’ils écrivent ne vaut pas grand-chose. Mais du point de vue du créateur, pour qui l’écriture est toute sa vie, l’angoisse de l’attente est parfois insoutenable et on se sent forcément victime.

Justement, l’angoisse, qui apparaît sous diverses formes (peur de mourir, peur de vieillir, peur de n’être jamais mère, peur de ne plus séduire), me semble un autre thème central et récurrent du recueil…

Encore là, c’est davantage l’animalité qui s’exprime. En tant que femme, on a beau être une intellectuelle, on a beau s’imaginer qu’on se fout éperdument du regard des hommes, des remarques que nous suscitons, de notre pouvoir de séduction, c’est complètement faux. Nous sommes prisonnières de nos corps, des regards qu’ils attirent. Pour autant que la réciproque soit possible, ce n’est pas forcément mauvais d’être un objet de désir.


Bibliographie :
Étonnez-moi, mais pas trop !, Éditions Triptyque, 17 $ La Course folle des spermatozoïdes, Éditions Trois, 22 $
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