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Littérature québécoise

Le libraire - Numéro 87
Danny Émond : La beauté des marginaux

Danny Émond : La beauté des marginaux

Par Isabelle Beaulieu, Les libraires, publié le 28/01/2015

Il met en scène des êtres repliés, ceux qui habitent la marge, qui tutoient sans cesse les limites, ceux qui sont saturés d’infortunes et déshérités de tout espoir. La vie les a secoués sans ménagement et les voilà brisés en deux, fissurés, craquelés, démembrés, moribonds. C’est à ces laissés-pour-compte que Danny Émond donne voix pour son premier livre, un recueil de nouvelles intitulé Le repaire des solitudes, se voulant l’intermédiaire de ces personnes revenues de loin

Pour ne pas laisser dans l’oubli ceux qui passent pour fous, que l’on dit « différents » par politesse, mais que l’on préfèrerait ne pas voir afin de ne pas risquer de s’y reconnaître, Danny Émond écrit. Paradoxalement, celui qui, adolescent, lisait la collection « Les livres dont vous êtes le héros » et n’hésitait pas à transgresser les règlements pour être à tout coup le protagoniste invincible est aujourd’hui devenu un écrivain qui donne la parole aux antihéros. « La littérature est d’abord et avant tout un exercice d’empathie. Elle permet de plonger dans la conscience d’un personnage qui est parfois à l’opposé de soi-même. » Et en ressortir plus humble, plus tendre, plus accueillant.

La liberté de l’écrivain
C’est lors d’une année sabbatique entre le secondaire et le cégep que Danny Émond se met à l’écriture. Avec un ami, il explore la forme du cadavre exquis, un exercice créé par les surréalistes dans les années 20 et qui consiste, comme plusieurs le savent déjà, à compléter une phrase sans en connaître la première partie. Des images équivoques en résultent souvent, amenant l’inconscient à travailler dans toutes les directions. C’est donc dans un décloisonnement le plus total qu’Émond aborde l’espace littéraire. Cela se reflète dans son travail actuel, près de vingt ans plus tard. Car, parmi les étapes d’écriture, même si Danny Émond dit tout embrasser d’un même intérêt, il s’intéresse particulièrement au premier jet qui se rapproche de très près du jeu de l’inconscient. « C’est là que la matière première vient. Parfois, il y a des choses qui surgissent qui sont tout à fait inattendues, il y a des nouvelles dans le recueil qui ne me seraient pas venues en tête si j’avais exercé un contrôle. Il y a des choses que j’ai écrites dans ce recueil-là qui m’étonnent moi-même. »

Au Québec, la nouvelle n’a pas toujours aussi bonne presse que le roman. Pourtant, Émond l’a choisie. Plutôt, elle lui est venue d’instinct. « Quand j’ai commencé, j’écrivais surtout de la poésie. De la poésie bien sage, versifiée, en octosyllabes ou en alexandrins. »Ensuite, il se dévergonde un peu.Claude Gauvreau, Denis Vanier rompent la digue. Il a aussi été claviériste dans un groupe de métalpour lequel il était également parolier. De la poésie à la chanson, il glisse vers la nouvelle. « Je me suis lancé dans une écriture plus narrative, mais, encore là, il y a toujours un grand souci de la forme […] Quand j’ai voulu raconter des histoires, si ténu soit le sujet, la nouvelle s’est imposée par sa brièveté, par sa force d’évocation qui se rapproche du poème. »

Contrairement à certains recueils de nouvelles, celui de Danny Émond échappe à l’inégalité. Ses vingt-neuf courts textes sont tous comme de petits films hypnotiques d’une grande densité, un vortex qui aspire le lecteur en son centre. Des petites histoires dures et fragiles où coagulent des vérités pas toujours belles à entendre, mais qui font office de puissants faisceaux lumineux qui dessinent un avenir meilleur. « J’essaie de présenter un personnage dans un moment de crise dans sa vie – on en vit tous –, d’aller chercher ce moment où  quelque chose se dénoue dans la conscience », explique Émond.

Les origines, les influences
Les sources d’inspiration résident tout autour. Une serveuse désabusée qui traîne sa vie à la petite semaine, la misère des pauvres, l’insouciance pernicieuse de deux jeunes adultes confrontés au réveil brutal de la vraie vie, la mémoire douloureuse d’un enfant : « De mon enfance il n’y a pas grand chose à dire, sinon que je m’estime heureux aujourd’hui d’en avoir perdu des bouts. […] Je me demande aussi si je n’ai pas fabriqué de toutes pièces certains instants de bonheur dans le lot. Pour combler les brèches. »

La chute d’êtres en quête d’illumination, la fuite en avant des rêveurs déçus, l’irréparable Maurice qui tire, plie et lutte jusqu’à son dernier souffle, puis une sourde mélancolie qui s’infiltre au creux du ventre, comme en témoigne l’extrait suivant : « Des soirs où j’aurais seulement envie de poser ma tête sur tes genoux pour que tu me caresses les cheveux pendant que je te confie, d’une voix qui vient de loin, les rêves qui subsistent après le naufrage. »

Dans le travail d’Émond, une idée naît et la suite se fraie un chemin. « Je suis à la recherche du ton juste. […] Souvent, je me fie à mon intuition, j’écris sans filet, sans plan. Je me fais confiance, je me lance. Ça vient d’une anecdote, de quelque chose que j’ai vécu, que j’ai vu, une situation. » En premier lieu, il laisse couler l’encre sans retenue. Ce n’est qu’après qu’il voit où tout cela l’a mené. « Marguerite Duras disait : “Écrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait”. Ma démarche ressemble beaucoup à ça. Je ne sais pas toujours ce que je vais écrire précisément avant d’écrire, l’écriture doit me le révéler. »

Pour ce qui est de sa principale influence, Émond ne tergiverse pas et nomme tout de suite Baudelaire. Lors d’une visite dans une bouquinerie, au détour d’une rangée, il tombe sur un exemplaire des Fleurs du mal. « Ça m’a frappé, ça m’a interpelé, ça m’a rejoint. Cette approche de l’écriture qui veut aller chercher de la beauté dans la laideur, dans la noirceur, dans ce qui est plus sombre, dans le mal. Ça a été déterminant dans mon parcours. »

La spécificité dans l’écriture de nouvelles se trouve dans l’habileté à sans cesse retrancher.« Ça fait partie de mon processus : couper, élaguer, réduire, resserrer. [Il avouera plus tard se donner comme règle de sabrer au moins 50% de ce qu’il fait]. En même temps, il est dangereux d’en faire trop et alors de verser dans la surécriture. » Difficile pour Danny Émond qui précise que la réécriture, pour le perfectionniste qu’il est, peut rendre fou.

À la sortie de son premier livre, Danny Émond a des souhaits, mais il n’a pas d’attentes. « J’aimerais bien éventuellement faire une carrière d’écrivain – je pense que c’est un rêve qu’a toute personne qui écrit. Maintenant, dans quelle mesure c’est réalisable… » Avec le talent qu’il a, tous les rêves sont permis.

 

Crédit photo: Studio Magenta

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