Entrevues

Littérature québécoise

Le libraire - Numéro 82
Brigitte Bouchard : Par une nuit d’hiver, une voyageuse…

Brigitte Bouchard : Par une nuit d’hiver, une voyageuse…

Par Dominique Lemieux, Les libraires, publié le 10/04/2014

Brigitte Bouchard est une voyageuse. Surtout connue pour le riche catalogue qu’elle a construit, livre après livre, à la maison d’édition Les Allusifs, elle poursuit dorénavant l’aventure sous la bannière Notabilia. Portrait d’une éditrice qui braque ses projecteurs sur l’ailleurs.

En 2001, Brigitte Bouchard publiait coup sur coup un Chilien, une Mexicaine et des Québécois d’origines variées (géorgienne, grecque, polonaise, française). Le ton était donné. La suite faisait rêver. Et, pendant une décennie, les lecteurs ont voyagé avec Les Allusifs. La fin a été abrupte, difficile, mais la volonté de se relever, puissante. Bouchard a entamé un nouveau chapitre – la suite logique des Allusifs – avec Notabilia, petite structure du groupe Libella (Buchet/Chastel, Phébus…). « Cette aventure me rend très heureuse. Je peux à nouveau bâtir une vraie programmation éditoriale guidée par mes intérêts sans autres contraintes que la limite de huit parutions annuelles. »

Partagée entre la France et sa terre natale, la cinquantenaire apprécie le déracinement. « J’ai toujours beaucoup lu de traductions. J’admirais le travail de plusieurs éditeurs qui me faisaient découvrir de superbes textes, mais, bizarrement, ils étaient tous Européens. Ça donnait l’impression que les Québécois n’étaient pas aptes à le faire et j’ai voulu changer cela. Plus tard, j’ai compris que c’était surtout lié à des considérations financières. »

Car oui, les pratiques des subventionnaires ne sont pas nécessairement idéales pour le milieu de la traduction. Parmi les aberrations, elle souligne l’impossibilité de recevoir de subventions pour traduire Tecia Werbowski, une Montréalaise qui écrivait en polonais : « Le traducteur devait être Canadien, mais le problème est que nous n’avons pas de réelle compétence en langues étrangères au pays. Puisqu’il n’y a pas de demande pour traduire ce type d’œuvres, il n’y a pas de spécialisation. Si j’utilisais les services d’un traducteur étranger, je devais prouver au Conseil des arts du Canada que j’avais fait des recherches ici. C’était tellement compliqué. Au Canada, nous avons de très bons traducteurs de l’anglais et de l’espagnol, mais dans les autres langues, c’est très ardu à trouver. »

Un autre problème touchait la taille du marché local : « Soyons réalistes, un auteur étranger inconnu publié au Québec et qui ne bénéficie pas des machines de guerre d’une grosse maison d’édition vendra peut-être 200 exemplaires. Pour accroître ces chiffres, il faut le faire connaître, l’inviter dans des festivals, etc. Malgré tout, au final, on ne peut pas amortir les coûts de traduction d’un auteur serbe seulement avec le marché québécois. On doit absolument ouvrir au marché extérieur ou vendre en coédition. » Bouchard a eu de la chance : ses ouvrages ont percé le marché français où elle réalisait la majorité de ses ventes.

À chacun sa langue
Oubliez l’image de la polyglotte. Bouchard se débrouille en français et en anglais, point. « Je ne suis pas très douée dans les langues, rigole-t-elle. La traduction est pour moi une façon de combler une lacune. » Elle se fie donc beaucoup à ses « lecteurs ». « Par exemple, j’ai découvert l’Amérique latine par les mots de Vilma Fuentes. Puis, j’ai rencontré le Chilien Jorge Edwards, qui m’a présentée à Roberto Bolaño, qui m’a lui-même fait découvrir Horacio Castellanos Moya, Antonio Ungar et Carmen Boullosa, et ensuite, cela tourne tout seul. » Ainsi, rien n’existerait sans ses auteurs : « Le lien que je bâtis avec eux est très important, même en traduction. » Elle n’hésite donc pas à contacter un auteur pour qu’il modifie un passage qu’elle trouve plus faible, ou à demander à un autre, Goran Petrović, de transformer une nouvelle d’un recueil qu’elle traduisait en roman, puisqu’elle était littéralement tombée sous le charme de son univers.

Malgré les années, l’énergie demeure. « C’est sûr que c’était au départ une décision très insouciante, un peu kamikaze. Ce devait être l’âge… Mais, encore aujourd’hui, je trouve stimulant de voir des gens pleins d’élan, allumés et qui croient que la littérature peut encore gagner sur d’autres domaines. »

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