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Littérature québécoise

Le libraire - Numéro 72
Aude : Éclats d’un jour nouveau

Aude : Éclats d’un jour nouveau

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 17/10/2012

Déjà un quart de siècle que je lis et apprécie les nouvelles et romans d’Aude, que j’ai par surcroît eu la chance d’avoir comme professeure à l’université. Inutile de dire que c’est avec un immense bonheur que j’accueille la parution de ce nouveau recueil, Éclats de lieux, composé dans des circonstances passablement ardues pour l’auteure, mais nimbé d’une aura de sérénité, d’éclats résolument solaires.

Ainsi qu’elle le dévoile dans sa préface adressée à ses lectrices et lecteurs passés, présents et à venir, l’élaboration de ce livre réunissant des nouvelles s’est faite alors qu’elle luttait contre une maladie incurable et mortelle. Aussi ne s’étonnera-t-on pas d’apercevoir l’ombre de la Faucheuse planer sur ces récits, ni de retrouver quelques-unes des thématiques récurrentes chères à l’auteure : violences physique et psychologique, solitude, incarcération, fatalité. Pourtant, bien qu’elle s’en défende dans ses pages liminaires, on a l’impression que ces thématiques sont abordées ici avec davantage d’acuité. « La maladie enferme dans le corps, alors peut-être qu’elle a rendu mon traitement de ces thèmes plus aigu. En même temps, mon propos ici déborde sur des questions sociales, sur d’autres formes d’enfermement. »

Cela dit, ces préoccupations sociales ont toujours été présentes dans l’œuvre de l’écrivaine, qui a fait son entrée sur notre scène littéraire il y a bientôt quarante ans avec Contes pour hydrocéphales adultes, signé Claudette Charbonneau-Tissot. « C’est certain que je ne m’en déferai pas : mais à la quête identitaire, l’enfermement, l’isolement même, s’ajoute la nécessité de créer des liens avec l’Autre. Dans Éclats de lieux, justement, ces liens deviennent plus que nécessaires. On voit que l’émergence d’une forme de solidarité est fondamentale. »

En effet, dans cette œuvre dont les premiers titres, assez ténébreux, distillaient dans un climat quasi kafkaïen une sorte de lucidité désespérée, on a vu poindre ces dernières années une lumière apaisante. Aussi, dans une nouvelle aussi noire que « Les Chacals », dont l’action se situe dans un camp de réfugiés au Moyen-Orient, on verra deux femmes prêtes à se sacrifier pour sauver une plus jeune des griffes des prédateurs que l’on sait, image de cette nécessaire solidarité qu’évoque la nouvelliste. « L’espoir est là, c’est vrai, et c’est un écho de la prise de conscience planétaire venue avec le printemps arabe. Quand je pense aux événements des derniers mois au Québec, je constate que cet espoir tient dans ce que l’on a transmis à notre jeunesse. C’est une conviction très importante, que j’exprime dans la première et la dernière nouvelle du recueil. »

Accepter le mystère
Dans la nouvelle intitulée « La chambre des petites filles », il est notamment question de la persistance du souvenir, de la hantise de l’enfance et je n’ai pu m’empêcher d’interroger Aude sur les obsessions funestes de son héroïne et sur la volonté de les exorciser pour mieux accueillir le lendemain. « Cette femme est en quête de quelque chose et qui sait, dans sa démarche même, qu’elle ne trouvera pas. Alors elle apprend à lâcher prise, à laisser aller ce qu’elle ne retrouvera jamais. À un moment donné, je crois qu’il faut consentir à ne pas tout comprendre, consentir à l’absurde; c’est souvent difficile dans la vie, mais c’est une clé importante pour atteindre une certaine paix intérieure. »

Mais cette acceptation sereine de la part d’ombre de l’existence n’est-elle pas au fond emblématique de la démarche de l’écrivaine qui sonde les zones mystérieuses de l’âme, sans s’attacher à des réponses toutes faites et des résolutions simplistes. « Pour moi, écrire relève de l’exploration : explorer par les mots tous les possibles en soi. Pour nous enlever une partie de notre impuissance. Certaines personnes sont des témoins passifs de leur propre existence; il y a quelque chose de très puissant dans le fait d’explorer, de chercher à comprendre. Et si on peut le faire avec la complicité des autres, on touche au fondement même de notre humanité. »

L’évocation précise de Virginia Woolf dans l’une des nouvelles (« Indélébile Virginia »), figure tragique des lettres britanniques, m’obligeait presque à aborder ce personnage avec l’auteure d’Éclats de lieux. « Elle a été très marquante pour moi, c’est juste, d’acquiescer Aude, mais davantage dans son journal que dans son œuvre. J’ai lu les romans de Virginia Woolf, bien sûr, que j’ai appréciés, mais je ne peux pas dire que ç’a été l’éblouissement. Mais l’écrivaine qui rédigeait son journal, celle-là, m’a énormément touchée dans son rapport à l’écriture et à la folie. Les deux sont liées chez elle et je trouve ça fascinant. Quand on constate ce qu’elle a produit avec ce déséquilibre en elle qui s’est révélé une force, on ne peut pas rester insensible. »

Consciente de la richesse thématique de son matériau, la lauréate du Prix du Gouverneur général pour Cet imperceptible mouvement(XYZ, 1997) ne cache pas que le projet amorcé autour de ce titre était beaucoup plus vaste que le recueil qu’elle a fini par laisser aller. « Il y a beaucoup de choses qui éclatent dans une vie, on parle beaucoup des familles et des couples éclatés depuis un moment, sans compter tout ce qui peut éclater au fond de soi. S’il fallait que j’écrive d’autres nouvelles dans la même veine que celles rassemblées ici, j’irais du côté des éclats de soleil, des éclats de rire. »

C’est un poncif, sans doute, de voir en la création un moyen d’apprivoiser la mort, de pactiser avec notre propre finitude, mais le poncif devient-il vérité incontournable quand un écrivain se sait atteint d’une maladie mortelle? « Bien qu’elle n’ait jamais été facile, toute ma vie, la création m’a aidé à vivre plus largement. En allant dans l’exploration, j’ai pu faire fi de mes limites personnelles pour aller plus loin dans ce qu’on ne connaît pas. C’est tout aussi vrai pour la lecture, cela dit. Par rapport à la mort, je ne saurais dire quel rôle la littérature a pu jouer, je ne m’y suis pas attardée. Ce que je sais, c’est que la perspective d’une mort désormais plus rapprochée que pour la plupart des gens ne m’a pas arrêtée, parce que j’avais envie, j’ai toujours envie de vivre, d’explorer et d’écrire. »

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