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Aude : Cette enveloppe mortelle

Aude : Cette enveloppe mortelle

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 01/03/2002
Qui sommes-nous ? Des êtres de chair et de sang, strictement matériels et périssables ou des entités capables de transcender l’enveloppe mortelle qu’elles habitent provisoirement ? Ces questions sont au cœur du plus récent roman d’Aude, intitulé simplement Quelqu’un. Dans ce quatrième livre depuis son retour à la vie littéraire active, l’auteure de L’Homme au complet relate le lien qui se tisse entre Jeanne, une chirurgienne désabusée, et Magali, une artiste atteinte d’une grave maladie dégénérative a rendue paralysée, muette et promise à la mort. Une œuvre poignante, servie par un style sobrement lyrique et une qualité d’émotion rare.
À la lecture de Quelqu’un, il m’a semblé que l’histoire de Magali et de Jeanne faisait écho à celle de Simon, le héros de votre précédent roman, L’homme au complet. Ces personnages sont appelés à soigner des blessures intimes qu’ils traînent depuis l’enfance, à défaut de quoi ils ne sauraient se reconstruire eux-mêmes…

J’ai l’impression, oui. Au-delà de ça, il leur faut entrer en relation avec les autres. À ce chapitre, l’art est primordial. Quand je dis art, j’inclus la chirurgie car pour Jeanne, c’est un art. Un art qui transgresse le corps. Il y a dans la chirurgie quelque chose de sacré, de sacrificiel qui fait partie de l’art. Ce n’est pas juste de la technique. Ce n’est pas par hasard si j’ai cité en épigraphe Confessions d’un chirurgien ; c’est un livre qui m’a absolument éblouie. Mon héroïne, Jeanne, est chirurgienne et elle a retiré beaucoup de ce livre-là.

Comment s’est élaboré ce projet? Est-ce que par exemple vous saviez, au moment d’attaquer la rédaction, que Jeanne serait chirurgienne?

Je le savais, oui. Cela faisait quatre ans que je regardais les émissions « où ça saigne », Trauma, etc., pas juste pour voir des opérations mais pour sentir le climat, où l’empathie côtoie un certain détachement. Si quelqu’un meurt pendant l’intervention, les gens autour de la table d’opération ressentent quelque chose. Je voulais exprimer qu’au fond, vous et moi ne sommes pas seulement un individu, un là et un ici, nous sommes tous porteurs d’humanité. J’ai envie d’accéder à tout ce que nous recelons de potentiel humain par l’écriture. J’ai l’impression de sortir d’une forme d’enfermement, comme si l’être, en chacun de nous, circulait. À cause de ce qu’on en fait, à cause du regard des autres, à cause de ce qu’il peut y arriver, il arrive que le corps devienne souvent une barrière. En même temps, c’est notre seul canal de communication : le regard, le toucher, la parole. Magali est réduite à presque rien, mais l’être est encore là et c’est ce que Jeanne va découvrir.

L’accompagnement d’un mourant est une trame que vous aviez utilisée dans votre nouvelle « La Gironde » (dans Banc de brume). Lorsque vous comparez la manière dont vous aviez traité le sujet dans cette nouvelle-là et la façon dont vous le faites aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé ?

Dans «La Gironde», il y avait cette infirmière qui racontait des histoires scabreuses à un cancéreux que plus personne ne considérait comme un homme alors qu’il n’est pas vraiment vieux. Mais tant que tu n’es pas mort, tu as droit à tous les égards. Pour moi, cela est fondamental ; ça m’a appris que souvent on est vivant mais pas vraiment « tout là ». J’ai l’impression que tout est précieux à ceux qui sont au bord de la mort. Paul Guimard dans Les Choses de la vie prétend que c’est lorsqu’on perd quelque chose que l’on regarde attentivement toutes les petites choses. Tout prend un sens alors. Pour moi, la veille de la mort, c’est un temps de concentration de la vie. Depuis «La Gironde», j’ai eu à accompagner ma sœur mourante ; et j’ai été près de mon frère, décédé quelques années après, même si je nel’ai pas accompagné. Étrangement, ces expériences m’ont mise en contact avec la vie. Le plus souvent, quand quelqu’un est mourant, on a peur de rencontrer la mort si on l’approche. Pourtant, ce que j’ai rencontré dans les départements de soins palliatifs, c’est la vie à nu. Plus de temps pour niaiser. On voit vraiment le quelqu’un qui est à l’intérieur. La maladie fait que les gens se détachent, les rend plus disponibles à l’être.

Il y a une spirale dans vos thèmes de prédilection : le corps perçu comme une prison, le corps qui nous trahit, qui s’effrite, par exemple dans cette nouvelle où une artiste s’effrite comme si elle était en verre (« Fêlure », dans Banc de Brume

Ces thèmes relèvent de mon réseau obsessionnel. Chaque fois, je creuse davantage pour essayer de comprendre ce rapport entre le corps et ce qu’il y a dedans. En tant que chirurgienne, Jeanne sait qu’il suffit que la rate éclate, qu’il y ait une hémorragie pour que tout s’éteigne. Il suffit qu’elle ne trouve pas la bonne artère pour que le quelqu’un disparaisse. Je ne crois pas à la survie de l’âme et encore moins à la réincarnation. Pour moi, c’est ici et maintenant. Il suffit qu’une machine brise à un endroit et le quelqu’un disparaît. C’est ce qui me stupéfait. J’adore cette belle mécanique qui fait que vous êtes devant moi, que je vous vois et vous sens… mais si la mécanique casse, pouf !

Au fil des dernières années, vous vous êtes éloignée du genre fantastique auquel on vous avait associée, et aussi de la nouvelle dont vous avez été l’une ténors des au Québec. Le genre ne vous intéresse-t-il plus ?

Ça m’intéresse encore. Mais depuis des années, ce qui me vient, ce sont des projets sur le corps, des projets de longue haleine. J’ai écrit une nouvelle sur le corps, sur le quelqu’un, qui a été publiée dans Le Sabord et c’était une nouvelle qui portait en germe ce roman. Une femme entend marcher quelqu’un en elle. À vrai dire, je tombe plus volontiers dans le fantastique quand j’écris des nouvelles… Mon personnage entre en elle par tous ses orifices et cherche ce quelqu’un qu’elle entend marcher ; l’héroïne va finir par s’arracher elle-même tous les organes. C’est une véritable autopsie. Elle est éparpillée partout : par terre, sur les murs ; elle n’a pas trouvé le quelqu’un mais elle l’entend toujours marcher. C’est inquiétant, c’est l’étrangeté. Dans cette nouvelle qui portait mon roman, il manquait d’espace, il y avait quelque chose qui mûrissait.

Le roman vous offre-t-il plus d’espace pour déployer certains thèmes ?

Il y a des thèmes que je ne développerais jamais dans un roman, j’ai l’impression qu’ils se dilueraient. Certaines histoires ne peuvent qu’être des nouvelles. C’est une question de densité ; s’il y a trop d’explications, de mots, un contexte trop explicite, ça enlève le choc de la nouvelle. Je vais toujours écrire des nouvelles, mais avant de publier un recueil, il faudra attendre que j’aie écrit suffisamment de textes qui recoupent un thème, forment un ensemble. Pour Cet Iimperceptible mouvement, j’avais une fois et demie le nombre de nouvelles qui est paru, mais plusieurs ne convenaient pas à l’ensemble. La construction d’un recueil peut, à la limite, prendre plus de temps que l’écriture d’un roman. Il est plus long d’accumuler des nouvelles afin que le recueil se crée de lui-même. J’ai l’impression que mon prochain livre sera un recueil de nouvelles car j’en ai plusieurs et cela commence à prendre une forme.


***


Quelqu’un, XYZ/Romanichels
Cet Imperceptible mouvement, XYZ/Romanichels poche (Prix littéraire du Gouverneur général 1997)
L’Enfant migrateur, XYZ/Romanichels poche (Grand Prix des lectrices d’Elle-Québec 1999)
La Chaise au fond de l’œil, XYZ/Romanichels poche
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