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Annie Cloutier: La vie devant soi

Annie Cloutier: La vie devant soi

Par Hélène Simard, Les libraires, publié le 12/03/2010
Lors de notre rencontre, Annie Cloutier avait apporté un fragment du mur de Berlin. En novembre 1989, l’auteure de Québec était en Allemagne dans le cadre d’un voyage d’échange étudiant. En compagnie de cinq autres jeunes venus de l’étranger et de milliers d’autres personnes transportées de joie pendant la nuit du 9 au 10 novembre et les jours qui suivirent, elle a marché sur ce symbole de la répression. Se souvenir de cet événement lui donne, encore aujourd’hui, la chair de poule. Liv Simard, l’héroïne de son deuxième roman intitulé La chute du mur, n’est pas aussi chanceuse: c’est chez une camarade de classe délurée, assise devant la télé, qu’elle assiste à cet épisode de l’histoire qui a rendu sa liberté au peuple allemand. Atterrée, l’adolescente n’en trouvera pas moins l’élan nécessaire pour s’émanciper, à sa façon et le temps venu.
Annie Cloutier, 36 ans, cheveux blonds comme les blés et yeux bleus perçants, ressemble à une Suédoise. Pourtant, même si cette Québécoise pure laine et polyglotte s’avoue très attirée par l’Europe et les pays nordiques, elle qualifie sa ville natale de «plus belle au monde» et il faudrait la payer cher pour déménager, elle qui se définit d’ailleurs comme très casanière. Ce qui ne l’a pas empêchée, dans la vingtaine, de vivre cinq ans aux Pays-Bas avec son conjoint, néerlandais et rencontré à Ottawa. Mère de trois garçons, Annie Cloutier est aussi étudiante en sociologie. Son sujet de maîtrise porte sur les Québécoises éduquées de classe moyenne qui décident d’être mères à plein temps.

C’est sans étonnement qu’on découvre que les fictions d’Annie Cloutier ne sont pas tellement éloignées de son champ d’étude. En effet, ce n’est pas d’hier que cette écrivaine intègre et sincère s’intéresse aux questions de la féminité et de la maternité, qui constituaient le coeur de son premier roman ayant récolté de bonnes critiques, Ce qui s’endigue, paru chez Triptyque en 2008. Davantage autobiographique sans toutefois verser dans l’autofiction, La chute du mur était quant à lui à moitié écrit quand le manuscrit de Ce qui s’endigue a été accepté en vue d’une publication.

À la veille du vingtième anniversaire de la destruction du mur de Berlin, Annie Cloutier désirait revenir sur son année passée en Allemagne dans le cadre d’un programme d’échanges internationaux. À Norderstedt, une ville d’environ 75 000 habitants située dans la grande région métropolitaine de Hambourg, elle eut, à 15 ans, la chance d’être hébergée dans une famille où la mère, très aimante, lui servit en quelque sorte d’ancrage et de modèle. Elle s’en est inspirée pour créer Jutte, qui couvera Liv Simard lors de son périple, alors que tous les autres personnages de La chute du mur sont de pures créations. Et les ressemblances entre l’héroïne et Annie Cloutier s’arrêtent là.

«La tête dans les mains, au bord des larmes, je me suis convaincue que même si je parvenais à Berlin, même si j’escaladais le mur et que je m’y tenais tremblante au milieu de la foule, personne ne m’enserrerait, moi, personne ne me congratulerait, je serais irrémédiablement seule, plus seule que jamais au milieu de l’humanité en liesse. Et c’est cela, plus que tout autre pensée, qui m’a clouée au divan de cuir coûteux de la villa de Winterhüde, en attendant que Jessica se réveille, ce soir-là. Le soir du 11 novembre 1989»: ce passage éloquent de La chute du mur décrit l’extrême solitude dans laquelle est plongée Liv Simard. Avec ce livre, Annie Cloutier voulait «parler de l’adolescence, dire combien c’est dur, pas évident. Liv est une jeune fille bien correcte, elle n’est pas laide, pas niaiseuse, elle est dans la moyenne et n’a pas de problème particulier». Et pourtant, rien ne va.

Couper les ponts
Élevée dans un bungalow de Charlesbourg, Liv Simard est au secondaire en 1989. Ni spécialement populaire ni sportive, plutôt réservée, responsable et intelligente, elle est aux prises avec les tourments typiques des adolescentes — les petits amis, la sexualité, l’apparence —, mais ne se résout pas à agir comme sa meilleure amie, Katinka, qui séduit les garçons les uns après les autres. Certes, il y a le beau Philippe, le frère jumeau de cette dernière, qui s’entraîne pour les Jeux olympiques et ne semble pas insensible à sa personne, mais leurs univers respectifs sont plutôt dissemblables. Liv se sent décalée, en marge, elle s’ennuie et voudrait bien trouver le moyen de fuir le quotidien banlieusard et douillet que lui assurent ses parents. Partir à l’étranger lui semblera la solution miracle. Cependant, une fois là-bas, elle résistera au changement, refusant de s’intégrer à sa famille d’accueil, composée de la bonne Jutte, du sévère mari, Herbert, de leur volubile fillette, Tamara, et de Jürgen, leur fils délinquant avec lequel elle aura — heureusement et malheureusement —eu l’occasion de faire connaissance lors d’une soirée sordide, qui hâteront son retour au pays. Liv jette l’éponge et rentre au bercail avant Noël. Or, revenir chez elle n’arrange pas les choses, loin de là. Sa mère quitte son père, Liv coule, la voilà en dépression. Elle part à Longueuil vivre avec son paternel, intègre le milieu du travail, et c’est là que Jürgen la retrouve, pour le meilleur et pour le pire.

Annie Cloutier présente les épisodes de l’adolescence de Liv en alternant avec ceux de l’âge adulte, alors que cette dernière est devenue traductrice de l’allemand vers le français, qu’elle est installée au New Jersey et mère de Sabine, 10 ans, qui ne connaît de son père que le pays d’origine, l’Allemagne. L’ensemble du roman est équilibré, les allers-retours dans le temps coulent d’eux-mêmes, plusieurs parallèles entre les époques, les protagonistes, s’établissent naturellement. L’écrivaine n’a pas craint de tomber dans l’anecdotique ou le caricatural en étayant son histoire d’une foule de référents culturels, sociaux et politiques: du 9 novembre 1989 au 11 septembre 2001, de la ballade électrisante «Still Loving You» du groupe allemand The Scorpions en passant par son école secondaire, le centre de ski, les beuveries, les coucheries et les jeux d’Albertville, elle a pris le pari que les souvenirs qui l’émouvaient toucheraient les lecteurs. «J’ai écrit pour les gens de mon âge», avoue modestement celle qui a su, en filigrane de ce portrait d’époque vivant et crédible, évoquer avec une grande finesse les déchirements de l’adolescence et des drames intimes ou des tragédies d’envergure. Comme celle de voir à la télé le mur tomber ou assister, aussi en direct mais en personne cette fois, à l’effondrement des tours jumelles. Pourquoi et comment les événements bouleversent- ils nos existences? En quoi le fait que Liv Simard n’ait pu grimper sur le mur a-t-il changé son existence? Et quel cours prendra celle de sa fille qui, des années plus tard, est aux premières loges pour voir les attaques terroristes? «Je voulais montrer de quelle façon les grands événements, partout dans le monde mais particulièrement au Québec, ne nous touchent, dans le fond, jamais directement, explique Annie Cloutier, alors que la majorité des gens sont complètement protégés de tout ce qui arrive dans le monde. Il n’y a personne qui n’ait pas été traumatisé par le 11-Septembre. Pourtant, on en était complètement préservés. [Ces] deux femmes sont tout à fait différentes, mais elles sont semblables dans leur façon d’être angoissées. Elles sont très résilientes. [Il arrive un moment où] il faut renoncer à son histoire de malheur.»

Au final, La chute du mur est de ces premières oeuvres sans prétention qui, entre les lignes, en disent beaucoup sans en avoir l’air. Annie Cloutier, dont les maîtres à penser sont les grandes romancières canadiennes-anglaises Margaret Laurence et Carol Shields, possède le don de raconter, qui est beaucoup plus rare qu’on le croit. Ainsi, en voulant au premier chef imaginer une belle histoire d’amour dont l’action serait campée dans un décor tissé de son propre passé, en faisant le pont entre deux années fatidiques sans tomber dans la morale ou les clichés, l’auteure réussira à illustrer simplement que la petite et la grande histoire sont deux vases communicants, et qu’il faut parfois se laisser porter par les événements pour




Bibliographie :
La chute du mur, Triptyque, 302 p. | 23$
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