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Richard Matheson : L’Homme est un loup pour l’homme

Richard Matheson : L’Homme est un loup pour l’homme

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 28/11/2003
Pour paraphraser l’un de ses titres les plus célèbres, il est légende. Et comment ! Nouvelliste, romancier et scénariste des plus prolifiques, Richard Matheson a depuis 50 ans vu son nom associé à de véritables classiques du fantastique, de la science-fiction et du suspense. Pour avoir pratiqué tous les genres, l’auteur déplore cependant qu’une grande part de son œuvre (romans western, romans de guerre, essais sur la métaphysique) demeure éclipsée par L’Homme qui rétrécit, La Maison des damnés ou Quelque part dans le temps. Sept ans après son précédent roman, Matheson vient de signer un nouveau thriller. Dans La Traque, un scénariste renommé voit une excursion dans un parc national virer au cauchemar lorsqu’il devient la proie de son ami et guide, un comédien raté habité par des pulsions meurtrières…
Sept ans sans roman de Matheson, c’est long. Qu’est-ce qui vous a ramené à votre machine à écrire ?

Sept ans, vraiment ? Je ne m’en étais même pas rendu compte. En fait, je m’occupais à autre chose, à une pièce de théâtre qui sera bientôt jouée à Londres. Cela dit, je n’écris pas à la machine. J’écris à la main depuis mes tout débuts. À quelques occasions, j’ai écrit à la machine pour trouver un rythme particulier. Pendant des années j’ai eu une secrétaire, qui était capable de lire mon écriture. Maintenant qu’elle m’a quitté, je dois retaper moi-même mes manuscrits. Sérieusement, je reviens depuis toujours à l’écriture par nécessité et par goût, quoique aujourd’hui seul le théâtre m’intéresse. Parce que c’est l’une des rares formes d’écriture que je n’avais jamais pratiquées.

Au fil des ans, vous avez graduellement délaissé le type d’histoires insolites et inquiétantes auquel votre nom est associé. Pourquoi ? Avez-vous perdu tout intérêt pour ce genre?

En effet, j’ai un peu délaissé la nouvelle au début des années 70. Et ces derniers temps, je ne suis plus sûr d’être très intéressé par le roman. Cela explique peut-être que j’aie mis tant de temps à écrire celui-ci. Évidemment, j’ai été très pris par l’écriture de scénarios. J’aime beaucoup la scénarisation, dans la mesure où le produit fini respecte mon intention initiale, ce qui n’arrive pas souvent. Quand ça arrive, c’est très gratifiant cependant, mais je n’ai pas eu cette chance souvent.

Je ne me souviens plus qui vous a surnommé «l ’Hemingway de l’horreur », une étiquette qui vous irrite à juste titre ; mais est-ce que « l’Hemingway du suspense » vous semblerait plus adéquat ?

Pourquoi pas le « Steinbeck de la terreur » ou quelque chose de ce genre (rires) ? Vous savez, je n’ai jamais aimé être qualifié d’écrivain d’horreur ; je n’aime pas le terme. Je me vois d’abord et avant tout comme un conteur. Sans compter les nouvelles, j’ai écrit cinq romans western, dont le premier m’avait valu le Prix du roman de l’année décerné par la Western Writers Association of America. Les lecteurs francophones ne le savent probablement pas, parce que ces livres n’ont guère circulé en France et que ce n’est pas ce type de littérature qui m’a rendu célèbre là-bas. Cela dit, je n’ai jamais été un grand amateur d’Hemingway…

Vous m’étonnez ! Vos collègues et contemporains Ray Bradbury et Charles Beaumont se réclamaient de lui, alors j’avais l’impression qu’il avait eu une influence majeure sur votre génération…

Bradbury, Beaumont, William Nolan et beaucoup de mes amis nouvellistes revendiquent l’héritage d’Hemingway, mais pas moi. Bien sûr, j’admirais son style mais je trouvais qu’il n’avait pas grand-chose à dire. En fait, que racontent ses bouquins ? Que la guerre est formidable ? Dans une étude sur Hemingway, Henry Kuttner disait que tous ses livres démontraient que l’homme découvre son courage en affrontant l’adversité, mais il ajoutait une nuance plus rare : à savoir que les personnages d’Hemingway affrontaient surtout l’adversité avec habileté. Jordan (héros de Pour qui sonne le glas ?) savait comment faire sauter des ponts, le vieil homme savait pêcher. Tous ses héros font preuve d’une certaine expertise dans un domaine précis et c’est à peu près tout. J’ai essayé de lire Le Soleil se lève aussi au moins dix fois sans jamais y parvenir ; toutes ces phrases en français dans le texte pour décrire des repas, j’ai toujours que cela manquait un peu de naturel…

Bon nombre de critiques ont vu dans La Traque l’influence de la célèbre nouvelle de Richard Connell, « Les plaisirs de la chasse » (« The Most Dangerous Game »), de nombreuses fois portée à l’écran. Qu’en dites-vous ?

Je ne crois pas avoir été influencé par cette nouvelle. Je l’ai lue autrefois, bien sûr, mais j’avais d’autres prémisses en tête. Mon roman porte sur un homme qui tente de rester en vie et, qui plus est, de protéger sa femme, une donnée totalement absente du texte de Richard Connell et assez déterminante dans mon roman. Et puis, un tas d’histoires mettent en scène des hommes pourchassés dans la forêt — et n’ont rien à voir avec celle de Connell…

Au fond, c’est comme affirmer que toutes les histoires d’amour s’inspirent de Roméo et Juliette…

Tout à fait ! Et puis, mon livre n’est pas aussi axé sur la chasse que le titre français et le titre anglais imposé par mon éditeur (Hunted Past Reason) le laissent croire. J’ai écrit trois livres, un roman (Au-delà de nos rêves) puis deux essais qui portaient sur des questions métaphysiques. Et au bout de toutes ces années où j’ai médité sur la vie, la mort et la vie après la mort, j’en suis arrivé à la conclusion que l’essentiel de notre existence était vraiment ces moments où nous étions en vie. C’est ce que je voulais exprimer ici, avec le titre original (To Live) et l’incipit. Mon personnage principal, Bob, entretient toutes sortes de croyances métaphysiques qu’il partage avec Doug, qu’il imagine être son ami, au début de leur expédition. Et au cours du roman, il finit par comprendre que ce qui importe, c’est de demeurer en vie. Personnellement, je crois en la réincarnation et je crois aussi que tout ce qui suit la vie n’est qu’un intermède en attendant de revenir sur Terre.

Vous avez souvent mis en scène des écrivains : le personnage de Bob sera donc familier aux habitués de vos livres, mais celui de Doug (l’acteur raté qui se révèle un fou meurtrier) l’est moins. Qu’est-ce qui vous l’a inspiré ? Doit-on voir en cette opposition un commentaire sur le climat qui règne à Hollywood ?

(Rires) Non ! Je crois aussi à l’astrologie et j’avais soumis à mon astrologue les grandes lignes du caractère que je voulais donner à mon antagoniste. Alors elle m’a créé sa carte du ciel et m’a aussi conseillé d’en faire un acteur, puisque mon protagoniste était écrivain. Cela dit, je ne cherchais pas du tout à refléter le climat qui règne à Hollywood ; si ç’avait été le cas, j’aurais plutôt fait de Doug un producteur raté…

Vous avez pratiqué tous les genres : y en a-t-il un que vous préférez ?

Pas vraiment. Chaque fois que j’ai abordé un genre, peu importe lequel, il devenait du coup mon préféré du moment et le demeurait jusqu’à ce que je m’en débarrasse, pour ainsi dire, et que je passe à autre chose.
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