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Patrice Lessard : Benne à ordures, friture et écriture

Patrice Lessard : Benne à ordures, friture et écriture

Par Cynthia Brisson, Les libraires, publié le 30/04/2015

La sardine est enterrée et Patrice Lessard délaisse ses paysages lisboètes pour les ruelles malfamées de Montréal, le temps d’une première incursion – pour l’auteur et la maison d’édition Héliotrope –  dans le roman noir. Loin des codes habituels du genre, Excellence poulet est un gros plan sur la benne à ordures du restaurant du coin, sur la saleté de nos quotidiens, sur ce que les brochures touristiques oublient de mentionner. Excellence poulet est un polar pas propre qui ne finit pas bien. Et, étrangement, on en redemande.

Pas de meurtre raffiné. Pas de supervilains. Pas de charismatique enquêteur non plus. Tout au plus, un ancien détective recyclé en employé de pawnshop, Gil, que vous connaissez peut-être si vous avez lu L’enterrement de la sardine ou Nina, les deux précédents romans de Patrice Lessard. « Je voulais du crime bas de gamme. » Alors, voilà, les sacs à poubelle éclatent et leurs entrailles se répandent dans la ruelle attenante à la garderie Les frimousses en chocolat, elle-même attenante à un salon de massage érotique. Quelque part au beau milieu de ce décor qui sent la friture et les rêves déchus, un cadavre, celui du propriétaire de la garderie. Arrivent les policiers, pas très compétents à première vue, et les embrouilles. Nous sommes au coin Papineau et Saint-Zotique.

« J’aime bien Montréal, mais on ne se le cachera pas : Montréal, par grand bout, par très grand bout, c’est laid », constate l’auteur. Le portrait qu’il dresse de la ville des festivals particulièrement, et du Québec plus généralement, n’est pas rose. « Si on regarde autour de nous, en particulier depuis quelques années, c’est déprimant : la droite qui monte, le nationalisme ethnique, la radio poubelle, la mesquinerie ambiante, notre univers qui se détériore (nos conditions de travail, nos conditions de vie, etc.), la police qui varge sur le monde en pleine rue… et dans les livres il faudrait qu’on dise que c’est beau le Québec? » Très peu pour l’écrivain qui lance plutôt un appel au réalisme.

Une odeur de radio poubelle
« Ça suffit de toujours glorifier le Québec. Quand René Lévesque est arrivé en politique, les Québécois n’avaient pas de fierté et il leur a dit : non, il faut être fiers! Je pense qu’actuellement nous sommes un peu en train de vivre le contrecoup de ça. Nous avons une très haute estime de nous-mêmes, notamment vis-à-vis de nos émigrants, en disant que nous sommes chaleureux : nous ne sommes pas chaleureux du tout! Le racisme ambiant monte, particulièrement à l’égard des musulmans, mais aussi des Noirs. Éric Duhaime a une voix dans cette province! Et je pense qu’il faut que nous commencions à le dire : au Québec, comme partout dans le monde, il y a des gens racistes, mesquins et égoïstes. Nous le voyons chaque jour autour de nous, mais il n’y a personne qui en parle, il n’y a personne qui ose le dire. »

Excellence poulet remet donc les pendules à l’heure. Des employés du restaurant (qui donne son nom au roman), aux hôtesses du salon de massage, en passant par les policiers du quartier : tout le monde a des taches dans son cahier. « Qu’on se comprenne bien : je ne suis pas haineux à l’égard de mes compatriotes. Je pense qu’il y a de très bonnes personnes ici et que c’est un endroit où il y a plein de choses intéressantes et agréables, mais j’avais envie de poser un regard noir, justement, comme le veut le genre, sur la société dans laquelle le roman se passe. »

La société, elle est gangrénée par la corruption et ça ne fait pas toujours la manchette des journaux nationaux. La magouille du quotidien, voilà ce qui intéresse principalement Patrice Lessard qui n’a pas eu besoin d’aller chercher loin pour trouver l’inspiration : « J’ai un ami qui a été journaliste dans un hebdo de quartier et il s’est mis à me raconter des histoires… En 2011, quelqu’un avait réussi à obtenir un permis de garderie dans le local vide à côté d’un salon de massage. La garderie n’a jamais ouvert, mais la ville avait vraiment accordé un permis d’exploitation de garderie privée dans un local voisin d’un salon de massage érotique, avec un bar à vidéo poker juste sur le coin de la rue. » Charmant.

Friture dans les rangs
Les policiers ont également droit à leur part de déshonneur et, encore une fois, pas besoin de chercher l’inspiration de midi à quatorze heures : « Disons que le printemps 2012 a été une fichue claque pour moi, par rapport au travail des policiers. Encore une fois, il ne faut pas faire d’amalgames et de généralisation, il y en a de bons policiers (dans Excellence poulet, il y en a au moins deux), mais le travail des policiers pendant les manifestations a été une grande désillusion dans ma vie. Il y a cinq ans j’aurais défendu bec et ongles que c’était impossible de vivre ça au Québec. » Pourtant.

Évidemment, il est facile de voir dans le titre du roman un clin d’œil sarcastique au travail pas toujours excellent des policiers, des poulets comme certains aiment les appeler, mais il paraîtrait que c’est un hasard : « Je pense que le clin d’œil est là, mais pour être honnête, ce n’était pas quelque chose qui était prévu du tout. Je cherchais simplement un nom pour la rôtisserie. Je ne me suis pas dit au départ : je vais faire un roman antipoliciers, et ce n’est pas le cas non plus. » N’empêche, ce n’est pas toujours joli dans les rangs du SPVM sous la plume de M. Lessard.  Y en a qui se graisse la patte.

L’écrivain-détective
À la manière de sa trilogie lisboète (l’étiquette qu’il donne à ses romans Le sermon aux poissons, Nina et L’enterrement de la sardine), le romancier intègre les dialogues directement dans le texte. Résultat, le rythme est soutenu et, à l’instar des personnages qui ne se comprennent pas toujours bien, les lecteurs nagent à travers les incertitudes, les quiproquos, bref les relations humaines qui sont composées d’imperfections et de zones d’ombre. Pour ajouter à l’effet de style, l’auteur s’amuse à remonter le temps, de manière à raconter la même scène, mais chaque fois sous le regard d’un personnage différent. « Ce n’est pas du tout par bravade ou par désir de bousculer les conventions. Ça me permet entre autres tout un paquet de jeux : la multiplication des points de vue sert à jouer sur toutes les incertitudes potentielles dans une situation donnée. On voit la situation du point de vue des gens qui ont raison ET des gens qui se trompent. » Cela dit, la structure de son roman noir demeure beaucoup moins complexe que celle de ses précédents récits, pour ceux qui se posaient la question.

Aussi, nous vous avions prévenu : c’est un roman qui ne finit pas bien. De toute manière, la notion de ce qui est bien nous apparaît de plus en plus relative maintenant. « Je n’ai pas commencé à écrire en me disant : il faut que ça finisse bien ou il faut que ça finisse mal. Mais je me suis dit que ça serait bien qu’il y ait une certaine forme de confusion à la fin, à la rigueur que les lecteurs sachent ce qui s’est passé, mais que les personnages eux ne le sachent pas. » La fin n’était donc pas tracée d’avance. « J’aime bien percevoir le travail de l’écrivain comme celui du détective justement, c’est-à-dire de quelqu’un qui cherche, qui se trompe et qui trouve finalement des trucs qu’il ne pensait même pas chercher. Quand j’écris, je cherche la fin et je cherche surtout à faire quelque chose de beau. »

C’est beau, mais c’est sale.

 

 

Excellence poulet
Héliotrope
238 p. | 21,95$
Aussi disponible en numérique

 

Crédit photo : Éditions Héliotrope

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