Entrevues

Littérature policière

Les libraires - Numéro 105
Marie-Eve Bourassa dans l’univers d’Andrée A. Michaud : Au fond des bois

Marie-Eve Bourassa dans l’univers d’Andrée A. Michaud : Au fond des bois

Par Marie-Eve Bourassa, publié le 05/02/2018

« J’en ai même rêvé. » C’est ce que j’ai confié à Andrée A. Michaud au téléphone, quelques jours plus tôt, en parlant de son dernier roman. Le soleil nous honore de sa présence, lui, si discret depuis le début de l’hiver. Il est 8 h 30, et je quitte un Montréal frigorifié, en direction, justement, de ces routes secondaires qui sont venues me troubler jusque dans le sommeil.

La voix de Jim Morrison emplit l’habitacle, people are strange, et je souris : non seulement le timbre chaud contraste à merveille avec la froidure implacable qui s’abat sur nous depuis que l’hiver s’est pointé, mais je viens à peine de terminer Lazy Bird, j'ai fini la veille ce roman où la poésie du chanteur est omniprésente. J’ai donc le cœur gros et léger, c’est ce qui arrive lorsque je dépose pour la dernière fois une œuvre dans laquelle je me suis un peu perdue en chemin; un sentiment contradictoire qui ressemble un peu à celui qui m’envahit chaque fois que j’emprunte la 10, en direction de ce village qui m’a vue naître et avoir 17 ans, avant que je le déserte.

Je roule jusqu’au bout de l’autoroute. Les villages se succèdent, des chemins bordés d’arbres, de forêts sans fin. Une heure à avancer, seule dans ma voiture, la musique trop forte :mon monde est loin derrière et avant même d’atteindre ma destination, me voilà plongée dans l’univers d’Andrée A. Michaud, sur ces routes secondaires qui peuplaient son dernier opus et dont, à l’instar de l’auteure, j’ai eu l’impression de ne pas tout à fait ressortir intacte. J’imagine d’ailleurs ma voiture s’écraser, quitter la chaussée et disparaître dans ce tournant où, qui sait, égarée à des kilomètres de tout lieu habité, après des heures de marche, à mon tour, je tomberai peut-être face à face avec mon double…

Cette bizarre sensation de déjà-vu, unheimlich dirait Freud, s’accentue en arrivant à la maison, la seule qu’on ne voit pas de la route – et devant laquelle je passe deux fois sans m’arrêter, la technologie ne m’étant plus d’aucun secours ici. Les clôtures, les sentiers creusés dans la neige et bien sûr cette nature grouillante d’inconnu, partout : pas de doute, je suis à bon port, à cet endroit qui vit aussi sur les pages de Routes secondaires, quelque part entre le village de Saint-Sébastien, le 4e Rang, la Languette. Andrée m’accueille à l’extérieur, malgré la rudesse toute particulière de ce décembre, ou n’est-ce pas plutôt Heather, Heather Thorne qui le fait? On entre, et comme si l’auteure lisait justement dans mes pensées :« Voici P. » m’annonce-t-elle, en riant, me présentant à son chum, Pierre. Je devine, bien sûr, la présence des chats, toute proche; Holy Crappy Owl, le hibou de paille, doit se balancer au bureau en se demandant qui est cette étrangère, people are strange when you’re a stranger, qui vient perturber la tranquillité de l’endroit.

Il y a cinq ans, Andrée en a eu assez de la grande ville, où elle n’arrivait plus à écrire. Sur un coup de tête, en septembre, le couple décide donc qu’il est temps de migrer, se rapprocher un peu de ces vastes lieux, principaux théâtres des romans de l’auteure. C’est finalement non loin de son village natal que leur toute première maison les attendait, et à peine deux mois plus tard, ils quittent Montréal et emménagent dans ce nouveau nid, en pleine tempête de neige, welcome to the country. Intriguée, je lui demande si elle aurait cru, un jour, retourner vivre dans la région qui avait vu grandir la petite Andrée, et elle m’offre un rictus amusé que je comprends bien. Bien sûr que non. Le problème – si c’en est un –, c’est que lorsqu’on vient de la campagne, il y a quelque chose qui demeure, qui reste là, à l’intérieur. C’est ce que me dit Andrée. Et puis, un jour ou l’autre, cet appel de la nature se fait entendre, de plus en plus fort, si bien qu’on n’a plus vraiment le choix de l’écouter. Peut-être s’agit-il d’un cri aussi puissant que celui qui, au début de l’âge adulte, m’a moi-même incitée à déserter mon patelin, m’évader enfin vers la cacophonie des espaces urbains, troquer la noirceur impénétrable de la nuit et les étoiles pour les lumières de la ville.

La fiction me plaît, en partie parce que je n’aime pas particulièrement parler de moi. Je préfère de loin les histoires inventées d’un bout à l’autre, peuplées d’affreux et d’écorchés. Aussi, je confie à Andrée que je la trouve courageuse de se livrer comme elle le fait, dans Routes secondaires, de se mettre en scène et de se commettre dans l’autofiction. Sur le visage d’Andrée se forme alors un sourire timide : « Est-ce que c’est de l’autofiction? J’sais pas. En fait, j’avais surtout envie que les gens croient que je suis folle », me confie-t-elle, et on rit. Comment oublier ce délectable passage du roman qui m’avait, justement, donné l’impression de toucher à l’auteure : « P. vient de terminer la lecture des 117 premières pages de mon manuscrit. P. vient de descendre pour me dire t’es folle avec un sourire fendu jusqu’aux oreilles. L’air est sourd et je suis heureuse. »

Devant le « vin versé », pour reprendre les mots de mon hôte, on discute. D’abord de bourbon et de tabac, en compagnie de P. Aussi de tous ces bons penseurs qui prendraient plaisir à faire notre procès. Puis de cinéma, de littérature et, bien entendu, de polar. Lorsqu’Andrée évoque cette gêne qu’éprouvent certains envers la littérature de genre, elle le fait au passé, comme si le roman policier ne faisait plus partie d’une sous-catégorie. Elle est d’avis qu’avec le temps, les choses ont changé, qu’elles évoluent encore, et c’est tant mieux. Si jusqu’à tout récemment, les intellectuels n’avouaient pas aisément apprécier l’œuvre de Stephen King, le romanciercompte dorénavant plusieurs adeptes parmi les littéraires. Lire du genre ne serait donc plus un plaisir coupable. Andrée, elle, aime beaucoup King, depuis longtemps, même si elle a été particulièrement déçue par ses derniers ouvrages – et ses fins, Stephen King a bien du mal à terminer ses histoires en beauté… Elle me raconte aussi que c’est avec regret qu’elle avait découvert, préparant un voyage au Maine, que les petites villes de Derry et de Castle Rock n’existaient que sur papier. La force de la narration : certains lieux, comme certains personnages, arrivent en effet à transcender les pages et commencent à vivre dans notre monde.

Raconter est un art, un vrai. Au fil de la conversation me reviennent les paroles de cet autre écrivain qui, entre deux bières, m’avait tout bonnement confié que l’auteur de romans policiers n’était pas là pour faire, et je cite, « de belles phrases »; son rôle se résumait donc simplement à narrer une histoire, à créer une intrigue crédible. Rien de plus. Pas de flafla, pas de style. « La littérature, on laisse ça aux autres. » Pourtant, me rappelle mon hôte, les grands du polar se sont toujours démarqués par une plume incendiaire, des propos acérés, une vision unique du monde dans lequel nous vivons et une critique, ô si essentielle, de nos sociétés. Pourquoi faudrait-il choisir entre littérature et polar?

C’est ce qui nous amène, tranquillement, à nous aventurer du côté des contrées sauvages de Bondrée. Ma rencontre, la première, avec Andrée, c’est en effet à travers l’univers de ce roman percutant que je l’ai faite. Une lecture troublante, inoubliable, nécessaire. C’est avant tout les motsde l’auteure qui m’avaient happée : une narration puissante, poétique, mais profondément ancrée dans la réalité de notrecoin d’Amérique, « immergé dans une mare d’anglophones ». Une langue décomplexée, intègre et vivante, comme on aimerait en voir plus souventen littérature de genre. L’histoire, pour sa part, est poignante, l’intrigue, solide : l’atmosphère régnant dans Bondrée, un mélange de beauté et de laideur savamment orchestré, nous poursuit encore longtemps, après la lecture. Jamais l’auteure ne sacrifie le récit au profit de la prose, et vice-versa : ils se servent l’un l’autre. On ne s’étonne pas que Bondrée ait récolté sur son passage les éloges et les récompenses.Ce qui rend Andrée particulièrement fière, c’est d’avoir remporté les prix Saint-Pacôme et Arthur-Ellis, pour le meilleur polar, ainsi que le prestigieux GG : deux extrêmes, dit-elle, mais des extrêmes qui ne devraient pas être, « genre » n’excluant pas« littérature ».