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Jean-Christophe Grangé : La mémoire dans la peau

Jean-Christophe Grangé : La mémoire dans la peau

Par Hélène Simard, Les libraires, publié le 01/11/2002
Enjeux complexes, recherches fouillées et rythme effréné : Jean-Christophe Grangé transcende l’art du thriller tel un sculpteur la pierre, ou comme d’autres leurs crimes. Quotidiennement, dès l’aurore et pendant huit heures, dans son appartement du 5e arrondissement sis sur la rive gauche parisienne, l’auteur prodige écrit un synopsis articulé à partir du coup de théâtre final. Quelques jours avant de s’envoler en Asie du Sud-Est pour le repérage de son prochain roman, Grangé dévoile un pan de son singulier quatrième opus, L’Empire des Loups, un duel grandiose entre le prédateur et sa proie.
Orsay, institut militaire Henri-Becquerel. Confiée aux soins d’un neurologue avant-gardiste, Anna Heymes, l’émaciée jeune épouse d’un haut fonctionnaire, voit sa mémoire fuir et d’horribles hallucinations l’assaillir. Folie latente, délire de persécution ou complot contre celle qu’elle (ne) croit (plus) être ? Une psychiatre compatissante et un plasticien l’aideront à voir clair dans ce nouveau " visage " d’elle-même. Paris, 10e arrondissement, quartier turc. Trois cadavres d’ouvrières clandestines sont retrouvés atrocement mutilés. Points communs : boulottes et rouquines. L’enquête échoit au tourmenté mais efficace Paul Nerteaux qui, pour débusquer un tueur fou qu’un ghetto entier s’entête à couvrir, tire de sa retraite Jean-Louis Schiffer, vieux fourbe adepte de manières expéditives.

Meute divine

Pendant une décennie, Jean-Christophe Grangé parcourt le globe pour Paris Match ou National Geographic. " L’Empire des loups est basé sur deux reportages [Voyage au centre du cerveau (95) et Les Enfants de la mafia (93)]. Les cartographes du cerveau et leurs machines qui en lisent l’activité m’ont intéressé parce qu’inédits. J’ai réalisé un premier reportage sur la mafia sicilienne et je m’étais documenté sur les groupuscules chinois, japonais et turcs. C’est ainsi que je suis tombé sur les " Loups gris ", une organisation d’extrême droite qui, quoique servant des intérêts criminels, était avant tout passionnée par le retour de l’empire turcophone - de nos jours, elle n’est plus qu’un parti politique déchu. Dans mes livres, on trouve souvent une application du Mal au nom d’intérêts supérieurs. Les préoccupations exclusivement criminelles ou pécuniaires m’indiffèrent ; j’aime qu’il y ait un grand dessein à l’arrière-plan. Le fanatisme concernant un empire oublié et un tueur convaincu que les Turcs descendent d’une tribu mi-divine mi-animale me permettaient donc d’introduire des guerriers ancestraux à Paris. "

Avec un assassin fanatique " obsédé par le passé prestigieux de la Turquie " qui espère le retour des " gardiens des origines, de la pureté initiale ", le spectre du 11 septembre frappe vite l’esprit. Jean-Christophe Grangé s’en sert d’ailleurs afin d’apporter plus de cohérence à sa chasse à l’homme : la sécurité renforcée des aéroports internationaux stoppant tout trafic de drogue, le passeur turc s’évapore dans la nature. " Mes histoires sont rocambolesques et je travaille énormément pour mélanger la réalité à des trucs improbables. J’écrivais mon histoire bien avant le 11 septembre mais cet événement m’a rendu service en rappelant le danger du terrorisme, qui n’est qu’une question de cerveau. La force des types qui ont attaqué les Twin Towers réside dans leur secret, leur volonté. Quelques mois avant le 11-09, on disait qu’il n’y avait plus de secrets sur terre. C’est faux ; il suffit qu’un homme décide de faire une chose et personne ne pourra percer ses pensées. Les technologies de surveillance, les réseaux de renseignement, les caméras, les satellites… rien n’y fait ; personne ne peut entrer dans le cerveau des gens. "

Apparences trompeuses

Les questions de la mémoire et de l’identité constituent l’une des assises de l’œuvre de Grangé. L’Empire des loups ne fait pas exception à la règle, mais cette fois les frontières de la mémoire ne se limitent pas qu’à l’esprit ; elles jouxtent le corps. En abordant les questions de la manipulation neurologique expérimentale réalisée par l’élite médicale au profit d’intérêts militaires et de la programmation psychologique dans des camps d’entraînements turcs, Grangé discourt en filigrane sur l’éthique. Qui, d’Ismaïl Kudseyi, ce vieux baba à la tête du cartel qui arrache des petits paysans à leur milieu pour en faire des machines à tuer dont il peut " manipuler, tel un démiurge invisible, [les] destins ", ou des instances gouvernementales, qui financent des expériences chimiques pour obtenir une armée insensible à la douleur, possède l’ultime pouvoir ? " L’ambiguïté repose sur un organe qui peut d’abord être touché physiquement : le cerveau. Au début, on suppose qu’Anna souffre d’une nécrose qui en détruit une zone pour expliquer ses absences, ses hallucinations. Mais il y a l’esprit… Quelque chose vous traumatise, vous subissez un choc émotionnel : vous perdez un bout de mémoire. Le cerveau est extraordinaire parce que les effets physiques ou psychiques peuvent avoir les mêmes conséquences. À travers le personnage d’Anna/Sema, j’ai essayé de montrer qu’au-delà des expériences dont elle a été victime, des machines qui lui ont trafiqué le cerveau, il y a son esprit, sa personnalité souterraine profonde qui refait surface. On est encore actuellement très loin de savoir comment fonctionne la mémoire. Encore moins comment la manipuler avec précision ; à mesure qu’avancent les recherches, on s’aperçoit qu’elle est un phénomène doté d’un mode hyper-complexe touchant toutes les parties du cerveau. Lorsque qu’Anna/Sema revient en Turquie, des souvenirs conditionnés lui reviennent sans même passer par son esprit : elle sait monter une arme, combattre. Ça se passe entre son cerveau et son corps, et non plus dans sa conscience. Une mémoire physique, une identité génétique, en quelque sorte. "

Les liens du sang

Grangé considère le roman policier " comme une chasse, un jeu de pistes ", et comme c’était le cas dans Les Rivières pourpres, il donne de nouveau vie à un tandem de flics désassortis. " J’aime qu’il y ait un expert qui trouve les indices, remonte la piste. Comment le " bon " flic devient le " mauvais " flic m’intéresse également. Pour poursuivre le Mal, il faut le connaître. Schiffer en est un spécialiste parce qu’il est un bandit. Excellent chasseur, il a des mœurs très noires et sait exactement comment la proie va réagir. J’ai imaginé une enquête dans un monde opaque, sans repères, où personne ne parle le français, ne veut parler. Un univers où les victimes n’ont ni statut légal ni visage. Une enquête inintelligible à moins, comme Schiffer, d’avoir un pied de l’autre côté. "

L’œuvre étonne par la richesse de sa dimension humaine, l’omniprésence d’une relation père-fils conflictuelle. Considérant " qu’un hold-up n’est pas suffisant pour être le moteur d’une grande histoire " et que " le roman policier est une façon exceptionnelle de traiter des grands thèmes ", Grangé parle de tragédie grecque : " La pire chose qui puisse arriver à un parent est la trahison de son enfant. C’est un thème très grave, profond, qui est presque une des cordes vibrantes de notre espèce. Sous les interactions criminelles mafieuses, les intérêts de pouvoir et les problèmes de hiérarchie se trouve une chose plus grave, mais aussi plus belle : les liens filiaux. Les thèmes de la paternité, de la filiation, de la trahison ou du manque de repères sur ses origines, qui ne sont autres que le lien entre la progéniture et les parents, font de bons dénouements. "
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