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Dennis Lehane: Voyage dans une ville à l’envers

Dennis Lehane: Voyage dans une ville à l’envers

Par Rémy Charest, publié le 19/02/2009
Au-delà de la rivalité Canadiens-Bruins, il existe un lien entre Montréal et Boston dont bien peu de gens soupçonnent l’existence: le fait que les deux villes aient connu, en 1919, une grève de leurs policiers. Des événements violents, qui ont plongé les deux métropoles dans un chaos considérable, égratignant fortement, au passage, le vernis de la civilisation.
Passant du présent de Boston, décrit avec tant de force dramatique dans Mystic River et Gone Baby Gone, à son passé, Dennis Lehane a fait de la grève du corps policier de la capitale du Massa­chussetts le point culminant de son plus récent roman, Un pays à l’aube: «La grève des policiers de Boston est un événement profondément marquant, explique-t-il. J’en avais entendu parler dans ma jeunesse; c’était là, dans le brouillard de l’histoire. Quand j’étais dans la vingtaine, j’ai commencé à m’y intéresser, et encore plus au cours de la trentaine. J’ai réussi à me trouver un exemplaire du seul livre qui ait été publié à ce sujet, et quand j’ai lu que la cavalerie avait chargé en descendant Beacon Hill, j’ai su qu’il fallait que j’écrive ce livre.»

Encouragés par le succès des grévistes de Montréal, les policiers de Boston espéraient que le traitement injuste dont ils étaient victimes — mal payés, mal logés, travaillant plus de 80 heures semaine — pourrait prendre fin avec un mouvement de grève, grève qu’ils avaient pourtant longuement cherché à éviter. «À Montréal, il y avait eu des grèves de solidarité, notamment celle des pompiers, rappelle Dennis Lehane. Les grévistes avaient remporté un certain succès et, à Boston, les policiers espéraient que ça se passerait aussi comme ça.» Comme son roman le révèle, le mouvement, au terme de journées noires marquées par des émeutes sauvages que l’écrivain décrit avec beaucoup de vivacité et de justesse, a été loin d’obtenir le même résultat.

De la mélasse et du départ de Babe Ruth
Si elle en constitue certes le point culminant, la grève n’est pas l’unique élément dramatique d’Un pays à l’aube, une fiction aux proportions épiques. Loin de là. Au fil du roman, on passe de la Première Guerre mondiale à l’épidémie de grippe espa­gnole, les conflits de travail, et les tensions sociales, la peur des communistes, des terroristes… et même un accident industriel au cours duquel tout un quartier de Boston a été inondé de tonnes de mélasse! Sans oublier, aussi, le départ de Babe Ruth, échangé aux Yankees par les Red Sox, lesquels devaient ensuite subir des décennies de poisse.

En fait, il devient presque difficile de croire que tout cela a pu arriver dans un si court laps de temps, convient l’auteur: «J’étais parti de la grève, mais j’ai vite été gêné par la surabondance des faits. Par exemple, au fil de l’écri­ture, un de mes personnages se retrouvait aux prises avec la marée de mélasse mais, comme ça devenait un peu ridicule, j’ai fini par laisser tomber et simplement raconter l’événement qui, bien qu’authentique, posait un problème de crédibilité sur le plan dramatique.»

Babe Ruth, de son côté, intervient comme un personnage à part entière dans le roman. Un personnage
secondaire, tout de même, derrière Danny Coughlin, ce policier de Boston poussé à devenir leader syndical, ainsi que le reste de la famille Coughlin et son entourage. Et aussi derrière Luther Lawrence, un Noir du Midwest qui aboutit à Boston après un passage trouble à Tulsa, la ville où les personnes de race noire connaissaient probablement, à cette époque où les États-Unis étaient plongés dans un climat de racisme intense, la vie la plus libre qui soit.

Racisme, donc, injustices sociales, violence, répression, sexisme, épidémies: les personnages de Lehane ont la vie dure en diable, même s’ils trouvent le moyen de sourire et de s’échanger de savoureuses répliques. La mort guette, l’avenir est incertain: on comprend bien que Lehane a voulu donner un tour un peu plus léger à son livre grâce aux apparitions de Ruth, le sportif, soûlon et coureur de jupons qui voudrait bien penser à autre chose en gardant les yeux sur la balle: «Babe Ruth est une manière de prendre du recul, de montrer la folie de l’époque et des événements qui l’ont marquée, raconte Lehane. Au départ, je me disais qu’il était le stéréotype de l’athlète écervelé, mais au fond, Ruth est comme chacun d’entre nous; nous avons tous des moments où nous nous demandons: “ Est-ce que le monde pourrait se la fermer? ”.»

En même temps, la présence de Ruth fait partie de la tragédie qui s’est jouée à Boston, en 1919. Son départ vers New York se trouve d’ailleurs en conclusion du roman, comme le dernier drame d’une terrible période de l’histoire. Et même la pire, pour bien des Bostonnais: «À Boston, il y a eu une véritable coupure, dans ces années-là, se souvient Dennis Lehane. Jusqu’en 2004, quand les Red Sox ont remporté la série mondiale, si on demandait aux gens ce qui était arrivé de pire [à la ville], ils auraient dit le départ de Babe Ruth. Même si tu leur parlais de la grippe espagnole, du grand feu de 1872, on te disait souvent que le pire, c’était Babe Ruth.»

En prime, Dennis Lehane précise que 1919 a également marqué l’entrée en vigueur de la Prohibition. Sur bien des plans, c’était donc la fin d’une ère et le début d’une autre, davantage morale pour ne pas dire moralisatrice, qui ne manque pas de parenté, dans l’esprit de l’auteur, avec celle des années Bush: «C’est une époque où l’on a vu l’apparition de la morale dans le monde politique — ou plutôt, d’une prétendue morale. Mon livre porte beaucoup sur ce sujet. Nous aimons bien nous dire que la morale est inhérente à la nature humaine, mais ce n’est que partiellement le cas. On n’a qu’à penser à l’Allemagne nazie.»

Cette morale de Pharisien doublée de la paranoïa antiterroriste (contre les communistes, dans les années 20), a du coup fait ressortir la frustration de Lehane envers son propre temps, avant l’élection d’Obama: «Je sais que je suis furieux. Je suis très fâché des huit dernières années et j’ai dû faire attention de ne pas “ descendre de ma tribune ” afin de me concentrer sur la nature humaine [de mes personnages]. Mon roman n’est pas politique. Chaque fois que j’ai senti que je commençais à prêcher, j’ai essayé d’être prudent.» Or, il faut bien le dire, il n’y est pas toujours parvenu parfaitement: derrière la frustration de ses personnages, on sent le discours à peine remis en contexte de l’auteur. Mais devant l’ampleur de ce que Dennis Lehane expose avec justesse sur l’époque, on ne lui en veut pas trop.

D’autant plus qu’il révèle l’histoire complexe de sa ville natale. Un terreau où il peut puiser tant qu’il lui plaît, explique-t-il: «Boston est un territoire d’une telle richesse dramatique! Il y a une foule incroyable de strates sociales. C’est un territoire plutôt balkanisé: de Beacon Hill à Roxbury, on passe des quartiers les plus riches aux plus pauvres dans un rayon de moins de 5 km. Est-ce l’Athènes de l’Amérique, comme on le disait à l’époque? Pas tellement. Mais je suis privilégié d’avoir grandi dans un endroit aussi intéressant. Pourquoi j’irais fouiner ailleurs, alors que mon puits [d’idées] est aussi plein?»

Il n’est d’ailleurs pas le seul à le penser, comme en témoignent les remarquables adaptations cinématographiques dont ses livres ont fait l’objet. Ce devrait aussi être le cas pour Un pays à l’aube, qui doit être porté à l’écran par l’excellent Sam Mendes. «D’après ce que j’en sais, c’est toujours ce qui est planifié pour l’instant, raconte Lehane. On doit d’ailleurs se parler très bientôt à ce sujet, mais je considère que ce n’est pas coulé dans le béton tant que la caméra n’a pas commencé à tourner.»

De là à dire que Dennis Lehane est un homme comblé, il n’y a qu’un pas. Sur son site Internet, il révèle ne regretter qu’une chose: n’avoir jamais exercé le métier de barman. Et même là, la porte n’est pas tout à fait fermée: «Le patron d’un bar, pas très loin de chez moi, m’a proposé un emploi. Alors on ne sait jamais…»


Bibliographie :
Un pays à l’aube, Rivages, 768 p. | 34,95$
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