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David Peace: des romans noirs pour éclairer l’Histoire

David Peace: des romans noirs pour éclairer l’Histoire

Par Rémy Charest, publié le 16/04/2008
À 11 ans, David Peace s’est retrouvé pris très personnellement dans la psychose qui s’est emparée du Nord de l’Angleterre, alors que sévissait l’Éventreur du Yorkshire1, à la fin des années 70. À un point tel que, pendant un moment, il a même cru que son père aurait pu être l’auteur de ces meurtres en série. Pas besoin de chercher loin, donc, pour savoir d’où est venue l’impulsion qui l’a poussé a écrire un quatuor de romans (très) noirs sur les meurtres de son pays d’origine2. Mais le talent de Peace va très loin au-delà de cette saisissante anecdote. Réinventant le genre, ce dernier sertit ses romans de monologues intérieurs inusités et de motifs poétiques déstabilisants, et apportant un éclairage inusité sur une époque et une société. Parti du Royaume-Uni pour vivre au Japon, David Peace offre cette vision avec un brio consommé dans Tokyo année zéro, son plus récent roman, une nouvelle enquête sur un tueur en série et un Japon en pleine reconstruction. Rencontre avec un auteur troublant et déterminé.
Pourquoi avez-vous choisi d’écrire sur Tokyo et, plus particulièrement, sur «l’année zéro» qu’est 1945, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale?
Je vis à Tokyo depuis plus de treize ans. Pendant ce temps, je me suis de plus en plus intéressé à l’histoire de la ville et, particulièrement, à la façon dont Tokyo s’est reconstruite deux fois au cours du dernier siècle: une première fois après le tremblement de terre de 1923, puis une deuxième fois après avoir été dévastée par les bombardements aériens de 1945. Toutefois, une grande partie de l’histoire de la ville est cachée, souterraine. C’est pourquoi, au départ, j’avais prévu écrire une série de quatre livres racontant l’histoire secrète de Tokyo de 1945 — l’année zéro — à sa «renaissance» officielle lors des Olympiques de 1964. Il y avait tellement de choses à dire à propos de la seule période d’occupation américaine qu’en fin de compte, la tétralogie s’est transformée en trilogie sur les années 1945 à 1952.

Dans quelle mesure Tokyo année zéro est-il un roman de détectives et à quel point s’agit-il d’une histoire sur la naissance du Japon moderne? Et la même question se pose-t-elle à propos de votre série de romans sur le Yorkshire*?
C’est avant tout une histoire de détectives, écrite selon le genre et la tradition du roman policier, mais elle est basée sur une histoire vraie, sur de vrais viols, de vrais meurtres. Je pense que le fait d’écrire sur de «vrais» crimes est une façon de comprendre la société, l’époque où ils se sont déroulés. De comprendre l’Histoire. J’espère que le Red Riding Quartet constitue un genre d’histoire secrète du Nord de l’Angleterre dans les années 70 et au début des années 80. Et j’espère qu’il en sera de même avec la
trilogie de Tokyo, pour cette période particulière de l’histoire du Japon.

En lisant un article que vous avez écrit il y a quatre ans à propos de GB843 (votre roman sur la grande grève, écrasée par Margaret Thatcher, des mineurs anglais), j’ai eu l’impression que l’élément historique de vos livres y occupe une place plus centrale qu’on ne pourrait le croire au départ. Dans quelle mesure cherchez-vous une réappropriation du passé afin de remettre des pans de l’histoire au jour?
Comme je le disais, je suis intéressé par les histoires secrètes — c’est-à-dire les histoires cachées, celles dont on n’entend pas parler. Je pense et j’espère que la fiction peut venir éclairer ces histoires occultes. Même une fiction aussi sombre que la mienne.

Dans les livres du Yorkshire comme dans Tokyo année zéro, vous employez un mécanisme littéraire qui éclate sous le regard du lecteur, entre les chapitres «classiques» du roman: des pages imprimées d’un seul bloc, une sorte de monologue intérieur ininterrompu. Il y a aussi ces passages en italiques qui coupent la narration. On a l’impression que quelqu’un vient brusquement de changer de chaîne et qu’un signal — ou une interférence — vient couper le rythme du récit. D’où cela vient-il, et pourquoi le placez-vous de cette façon dans vos romans?
Dans tous mes livres, je cherche à refléter le caractère éclaté de nos esprits et de nos réalités: à tout moment, nous sommes «occupés» par nos pensées, nos rêves, nos souvenirs, ainsi que les intrusions des réalités des autres, des médias (la radio, la télé et surtout, la publicité), etc. C’est de là que viennent ces autres textes, imprimés dans un caractère différent.

Est-ce pour étourdir le lecteur, lui faire perdre l’équilibre? Est-ce un procédé poétique plutôt que narratif?
Mon but n’est certainement pas de créer de la confusion chez le lecteur. Toutefois, un roman, c’est très clairement — pour moi, tout au moins — un marché de dupes, avec tous ses artifices et sa tendance traditionnelle à créer des éléments narratifs là où, à mon sens, il n’en existe pas. La répétition, notre façon de refaire et de redire les mêmes choses au quotidien, peut venir remplacer la narration conventionnelle et, en même temps, j’espère ajouter un rythme et une qualité poétique aux textes. Au fond, nous sommes constamment dans un équilibre précaire, nos existences sont très éclatées, très fragmentées et, d’une certaine manière, la poésie est une façon plus honnête — ou en tout cas, plus appropriée — de refléter tout ça (j’espère/prie/pense que c’est le cas, du moins).

Les tueurs en série exercent un mélange de fascination et de répulsion. En ayant grandi dans toute la tourmente entourant l’Éventreur du Yorkshire, à quel point vous sentiez-vous obligé d’écrire sur ce cas? Et est-ce qu’il ne devient pas inconfortable de suivre meurtriers et policiers dans de telles horreurs?
Dans tous ces cas, ce n’est pas tant «le tueur» qui m’intéresse; ce sont plutôt les effets de ses crimes sur les sociétés où ils surviennent. En ayant grandi à l’endroit et à l’époque où j’ai grandi, ce que je «connaissais», c’était l’histoire de l’Éventreur du Yorkshire et, plus tard, celle de la grève des mineurs de 1984. Alors, j’imagine que je me sentais «obligé» d’écrire à propos de ces événements. Et je me sentais particulièrement obligé de donner une place importante aux victimes.

Pourriez-vous préciser ce qui vous a amené au Japon? Et est-ce vous pensez retourner en Angleterre?
J’ai quitté l’Angleterre en 1992 pour enseigner l’anglais à Istanbul. Les livres que j’avais écrits jusqu’alors avaient été rejetés par tous les éditeurs britanniques. Je n’avais pas d’argent et, à ce moment, aucun autre espoir de me trouver du travail à Manchester, où je vivais alors. L’élection de John Major a été la goutte qui a fait déborder le vase: je ne voyais plus d’espoir pour la Grande-Bretagne Après deux ans à Istanbul, j’ai déménagé au Japon (toujours pour enseigner) parce qu’il me restait encore beaucoup de dettes à payer en Angleterre et que je ne parvenais pas à les rembourser avec mon salaire turc. Mon arrivée à Tokyo s’est effectuée strictement pour des motifs financiers. Mais j’aimais la ville; par la suite, j’ai rencontré mon épouse (qui est japonaise) et, comme je le disais précédemment, je suis devenu de plus en plus fasciné par la ville. Alors je suis resté. Et non, je n’envisage pas de retourner vivre en Angleterre.

1 Peter Sutcliffe, dit l’«Éventreur du Yorkshire» en référence à son tristement célèbre prédécesseur, Jack, a assassiné treize femmes et agressé sept autres, en majeure partie des prostituées, entre les années 1975 et 1981. Il a été condamné à la prison à perpétuité.

2 Série complète disponible en format de poche chez Rivages/Noir, 1974, 1977, 1980 et 1983, prix variant entre 16,95$ et 18,95$.

3 GB84 est disponible chez Rivages/Thrller au prix de 39,95$


Bibliographie :
Tokyo année zéro, Rivages/Thriller, 368 p., 37,95$
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