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Benoît Dutrizac : L’amour, la mort

Benoît Dutrizac : L’amour, la mort

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 28/11/2003
Après six ans de silence sur le front romanesque, l’enfant terrible du roman noir québécois est de retour. Chronique d’une idylle impossible, Meurs, mon amour, meurs, met en scène Bernard Beef Biron, tueur à gages mal dégrossi, qui s’éprend de sa victime désignée, Élaine Leclerc, une avocate qui n’a décidément pas froid aux yeux. Un commencement digne d’Alexandre Jardin, pensez-vous ? « Du Alexandre Jardin, mais avec des couilles ! » de nuancer l’auteur. Conversation avec un franc-tireur.
Six ans ont passé depuis Le Karma de Kafka Kalmar, au cours desquels vous vous êtes illustré au petit écran, comme animateur (Les Francs-tireurs) et comme scénariste (Fêtes fatales). Doit-on parler maintenant d’un retour aux sources ?

Je n’ai jamais renoncé au roman. Après Le Karma…, j’en avais commencé un autre, qui devait s’appeler Idées noires pour un homme rose. Mais je me suis fait voler mon ordinateur portable dans mon auto et je n’avais pas de copies de sûreté. J’en étais rendu à la moitié et je n’avais pas le goût de recommencer à zéro. D’autant plus que je n’étais pas convaincu de sa valeur. Alors je suis passé à autre chose... Et puis, j’ai voulu cette pause, parce que le type de postulats et de questions que j’explorais avec Kalmar, j’ai pu l’aborder d’une autre manière via mon émission de télé. J’ai pu évacuer de mes romans l’aspect journalistique à force de faire Les Francs-tireurs.

Depuis Une photo vaut mille morts [ NDLR : épuisé ], votre premier livre qui flirtait avec l’épouvante, vous vous êtes progressivement éloigné du fantastique pour pratiquer un roman noir plus pur…

Quand j’ai commencé dans ce métier, j’ai exploré le genre fantastique pour découvrir qu’il ne me convenait pas, et que je lui préférait le roman noir : les règles et conventions du genre me plaisent et me permettent d’aborder mes préoccupations. Cela dit, j’ai beaucoup de difficultés à définir ce que je fais. Plus le temps passe, plus il est clair que je préfère que mes fictions soient ancrées dans notre société, dans notre époque. C’était le cas dans La Conciergerie, même si je me gardais une certaine distance en donnant à mes personnages des noms farfelus.

L’occasion est trop belle pour ne pas faire un clin d’œil à votre manuscrit perdu : ce livre n’aurait-il pas pu s’intituler Idées roses pour un homme noir ?

Oui, parce que le livre porte en partie sur les rapports hommes-femmes. Mon personnage masculin, par exemple, vit toutes sortes d’émotions auxquelles il n’était pas préparé, en particulier en ce qui concerne les anciens amants d’Élaine Leclerc. Son attitude se résume à « je ne veux pas l’entendre, je ne veux pas le savoir. »

En général, les hommes ont un rapport à la sexualité plus territorial et plutôt immature comparé à Élaine Leclerc, non ?

Peut-être. Ça m’apparaissait crédible qu’un homme avec la culture de Biron, une culture des années 50, à la limite, ait ce type de discours, de comportement. Ça m’apparaissait crédible qu’un homme veuille tellement posséder une femme qu’il en vient à tomber dans la jalousie rétroactive. Je ne peux pas parler pour tous les hommes du Québec. Mais pour la première fois dans ce livre je me suis permis d’aborder des sentiments troubles qui m’habitent. J’ai toujours voulu me cacher, derrière Billy Bob (NDLR : L’alter ego et le pseudonyme de Benoît Dutrizac en début de carrière), derrière des personnages aux noms farfelus. Là, je raconte l’histoire d’un coup de foudre. Ce n’est pas le destin, mais la décision de changer sa vie avec quelqu’un que tu ne connais pas beaucoup, en qui tu ne sais pas si tu peux avoir confiance.

En filigrane, derrière tout cela, vous abordez aussi la question des manipulations génétiques ; est-ce une autre de vos préoccupations essentielles ?

Tu parles ! On y a de plus en plus recours dans l’agroalimentaire, alors ça m’interpelle. Est-ce bon ou mauvais ? Je n’en sais rien. Même les scientifiques se posent la question : sommes-nous en train de créer des monstres ? Le maïs qui résiste mieux aux intempéries va-t-il nous donner le cancer du colon dans dix ans ou régler le problème dans la famine dans le monde ? Je l’ignore. En tous cas, plus nos outils pour manipuler la nature et la réalité sont sophistiqués, plus on peut imaginer des scénarios de cauchemar. Par exemple, en viendra-t-on à créer à partir de tueurs en séries des machines à tuer froides, sans émotions qu’on pourrait envoyer à la guerre pour faire la job qui s’impose ?
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