Entrevues

Littérature jeunesse

Les libraires - Numéro 97
Valérie Harvey dans l’univers d’Émilie Rivard

Valérie Harvey dans l’univers d’Émilie Rivard

Par Valérie Harvey, publié le 24/10/2016

Comme on ouvre un livre pour le laisser nous emporter dans son monde, Émilie Rivard m’a accueillie dans le sien. Elle a d’abord accepté mon invitation à traverser le fleuve, « là où il se rétrécit », pour commencer notre rencontre à Lévis, où j’habite. Je l’ai ensuite suivie à Québec, pour parcourir avec elle les rues du quartier Limoilou où se déroulent les aventures de son dernier roman intitulé 1re Avenue.

C’est cet automne que le cinquantième livre d’Émilie sera publié. C’est pourtant la toute première fois qu’elle met en scène un lieu nommé et reconnaissable. Et le Limoilou de 1re Avenue (Espoir en canne) est un véritable hommage à ce quartier où elle habite. D’habitude, en ne plaçant pas les personnages dans des villes précises, Émilie évite d’avoir à faire la recherche nécessaire pour rendre le lieu tel qu’il existe, déjouant ainsi certains pièges « comme la rue à sens unique nord-sud et non pas le contraire », précise l’auteure.

Évidemment, le fait d’habiter le quartier depuis longtemps, d’aller régulièrement écrire à la brûlerie du coin, de reconduire ses enfants à l’école ou à la garderie et d’y connaître tant de gens fait qu’Émilie décrit Limoilou comme un « gros village ». Elle se sent donc à l’aise de lancer Laura, son personnage, à la découverte du quartier. Mais ce qui lui a donné le goût de placer Limoilou au premier plan, c’est une toile de Félix Girard, un artiste du coin, qu’elle a vu passer sur Facebook. C’était tellement beau et chaleureux. Son bonheur fut complet lorsque l’artiste a accepté que sa toile devienne la couverture de 1re Avenue, un récit à cheval entre le monde de l’adolescence et celui des adultes.

Dans son roman, elle crée de toutes pièces un restaurant de poudings, le « Pou Digne », un nom qui donne une bonne idée de l’humour de l’auteure. J’avoue que c’était l’une de mes premières questions : ce Pou Digne existe-t-il? Non, mais elle sait où il pourrait s’établir : dans ce petit local en rénovation, juste ici! Qui est prêt à tenter l’aventure d’un commerce exploitant notre péché mignon, le sucre, pour nous faire avaler un pouding érable et bacon? Vous préférez le classique chômeur? Ou le « légèrement santé » chia-framboises? Comme le souligne Émilie, il y a une baconnerie à Limoilou, alors un restaurant de poudings, c’est possible!

Les multiples tons de l’enfance
L’œuvre d’Émilie couvre tous les âges de l’enfance, et tous les tons aussi : « La littérature jeunesse n’est pas un bloc. Il y a autant de différences entre un album pour les petits et un roman premier lecteur qu’entre la littérature jeunesse et adulte. » Ce souci de trouver le ton juste pour chaque âge est particulièrement essentiel, surtout en enfance, cette période de la vie où tout change si vite. Et Émilie possède cette agilité de s’adapter à son lecteur.

Ce qui me marque de son écriture, c’est sa vivacité. Cela se retrouve d’abord dans l’humour de ses textes. Émilie réussit, par exemple, à expliquer aux tout-petits l’utilité de s’excuser lorsqu’ils rotent, en pimentant la véritable raison d’une histoire abracadabrante de sirènes qui appellent les morses en rotant (créant le fameux code) et de marins qui, entendant ce « doux » chant, se mettent à les imiter, attirant vers eux des morses furieux… D’où la nécessité de s’excuser!

Mais le charme de sa plume va bien au-delà du comique. Dans Ma vie autour d’une tasse John Deere (Bayard), Émilie dépeint la fin du secondaire d’Étienne, un adolescent bien ordinaire. Il est gai, mais il ne se sent pas différent des autres : « On m’a approchée pour faire un roman sur l’homosexualité, mais je ne voulais pas écrire quelque chose de sombre. En visitant une école, j’ai entendu les jeunes parler de leur copain qui venait de sortir du placard, sans en faire tout un plat. Bien sûr, il ne faut pas voir la situation en rose, mais on est en 2016 et être homosexuel n’a pas besoin d’être lourd et pénible! » Et c’est ainsi qu’elle a créé un Étienne lumineux, bien dans sa peau, qui s’interroge sur la vie et la mort, comme le ferait n’importe quel petit-fils qui visite sa grand-mère vieillissante (mais ô combien pétillante!).

L’audace comme évolution
Les études d’Émilie ont été éclectiques, comme le sont d’ailleurs les thèmes de ses romans. Elle a combiné lecture et écriture à travers un baccalauréat multidisciplinaire de l’Université Laval : création littéraire, littérature québécoise et rédaction professionnelle. En création littéraire, « rencontrer des professeurs comme Neil Bissoondath et Alain Beaulieu, qui t’encouragent à comprendre tes forces comme auteur et à bien les utiliser, c’est une telle chance! Encore aujourd’hui, parfois je me dis : “Ah! Neil n’aimerait pas cette phrase…”, et je retravaille! » En littérature québécoise, elle aimait les mondes de Jacques Ferron : « Il y a mille choses à analyser dans ses récits : la forme ou les phrases peuvent revenir telles quelles dans une autre œuvre, les références historiques et culturelles... Je trouvais que cela donnait un sens à notre travail d’analyse. »

Depuis la fin de ses études, Émilie n’a jamais cessé de lire. Elle connaît bien les auteurs québécois, me citant au passage Nicolas Dickneret Tarmac, à lire absolument si on a aimé Six degrés de liberté, comme je viens de lui avouer. Elle achète beaucoup de livres jeunesse dans les salons du livre, prétextant que ce sont des cadeaux pour ses deux enfants, « mais c’est autant pour moi que je le fais, il y a tellement de bons livres au Québec! » Ses lectures sont fondamentales pour son écriture, car c’est en découvrant les œuvres de Carole Tremblay et d’Élise Gravel qu’elle s’est donné le droit d’aller plus loin : « Si l’éditeur trouve que c’est trop, c’est à lui de faire son travail. Ce n’est pas à moi de me censurer et de me retenir! »

Elle m’impressionne par son audace. Je lui demande comment elle était adolescente : « J’étais calme. Sans doute un peu chialeuse, mais je ne faisais pas de folies, je n’avais pas le temps, j’étais occupée à garder des enfants! » Dans ses romans pour les plus vieux, elle m’avoue s’amuser de cet âge où on cherche l’assentiment des autres et où on tente de se donner une crédibilité pour être pris au sérieux. Aujourd’hui, l’autorité, elle la trouve drôle. Évidemment, elle sait que c’est nécessaire pour élever les enfants, mais elle n’hésite pas à la tourner en dérision : « J’ai élevé le premier des garçons et je me suis dit qu’il allait pouvoir élever le deuxième! » Heureusement qu’elle a deux garçons « pas compliqués », comme elle le dit, parce qu’elle est la plus tannante de la famille et son conjoint en rajoute une couche!

L’alliance de la curiosité et de la passion
Ses deux garçons ont eu un impact sur sa vie d’écrivaine, notamment en devenant sources d’idées. Toute la série Les pourquoi de Théophile (Andara) vient de cette question, posée par l’un de ses garçons dans l’autobus : « Maman, pourquoi on a des mentons? » Les regards des autres passagers curieux se sont aussi tournés vers elle, en attente d’une réponse pertinente à cette question difficile. Émilie a simplement répondu : « Parce qu’il faut bien que notre visage finisse quelque part! » Mais elle a tout de suite compris qu’elle pouvait faire mieux. Avec son amie de longue date et illustratrice Mika, Émilie s’est attelée à répondre à toute une série de pourquoi insolites : Pourquoi les mamans n’ont-elles pas de moustache, Pourquoi les chiens font-ils pipi sur les poteaux?, Pourquoi la statue est-elle couverte de cacas d’oiseaux? C’est un succès chez les enfants, car si la réponse « officielle » déçoit toujours le petit Théophile, l’incroyable histoire de la deuxième version de la réponse réussit toujours à le surprendre (et les parents-lecteurs aussi!).

Émilie m’avoue que ses garçons lui donnent le goût de parler de pirates, de dragons et de loups-garous comme dans ses livres Un pirate à l’école, Gare au Lou, Le secret de mamie (Bayard Jeunesse). Cela lui permet de créer un équilibre avec ses romans destinés davantage aux filles, comme Mimi Moustache (Andara) ou les collections BiblioRomance et Charme (Boomerang éditeur jeunesse) : « On m’a demandé de parler de passion. D’accord. Mais les filles ne s’intéressent pas qu’aux garçons dans ces romans. À chaque fois, elles ont une passion pour une activité : la gymnastique, le cirque, le chant… » Émilie  en profite aussi pour raconter le premier baiser, un moment tendre et mémorable, qu’elle adore écrire.

Les autres facettes d’Émilie
En fouillant dans les exemplaires des publications d’Émilie, je découvre qu’elle a aussi travaillé en télévision : « J’ai fait des scripts pour Théo à Yoopa. C’est beaucoup de contraintes, il y a tant d’étapes à franchir avant d’arriver à l’écriture de l’histoire elle-même. » Toutefois, de cette expérience, elle a gardé l’habitude de voir la scène avant de l’écrire et de bien planifier l’enchaînement des péripéties.

J’apprends aussi, au fil de notre discussion, qu’Émilie travaille comme accompagnante à la naissance. Ce souci pour les enfants est donc présent bien avant le moment où le bébé sera capable de suivre une histoire! Émilie est fascinée par la force des femmes et est absolument convaincue qu’il faut laisser la mère choisir la façon dont elle préfère accueillir son nouveau-né, que ce soit chez elle, à la maison de naissance ou à l’hôpital. Cette façon de considérer l’enfant et son entourage comme les clés de son développement se retrouve dans son écriture : ses récits mettent en scène non seulement les parents et les amis, mais aussi les grands-parents. Parfois, même les amis des grands-parents sont de la partie! Ses livres présentent donc un entourage riche et diversifié qui nourrit l’enfant au cœur du récit.

On revient à ce quartier, Limoilou, tissé d’humanité, d’entraide et de diversité. Autour des héros et des héroïnes d’Émilie, il y a toujours la force de la communauté qui les entoure sans les étouffer; l’humour et la créativité qui permettent d’amorcer la guérison après les épreuves; la passion et la curiosité comme moteurs pour trouver sa place, même si elle est dans un travail aussi particulier que dans La face cachée du clown (Bayard). « J’aime le printemps parce qu’il commence laid, mais il se termine en beauté. » Et c’est aussi ce qu’on peut tirer de ses histoires : l’espoir que tout n’est pas si sombre et qu’on se créera des solutions, ensemble.

 

1re Avenue : à la découverte de soi 
La porte du cégep se ferme sur les études terminées de Laura. L’été s’annonce sans surprise, avec son travail d’assistance chez son beau-père dentiste et sa relation stable avec le parfait Louis-David. En croisant un écureuil « écrapou » dans le stationnement, c’est le flash : elle doit sortir de la roulette à souris pour commencer à vivre! Elle part donc partager un appartement avec deux colocataires à Limoilou, au cœur de la 1re Avenue: « La 3e, c’est la reine du bal. La 2e est plutôt la vieille sage du quartier. La 1re, c’est la légèrement toutoune, pas particulièrement laide pour autant, qui tente de se trouver une personnalité. » La 1re Avenue, en quête d’elle-même, est à l’image de cette Laura qui se cherche et qui, grâce à ses rencontres comme livreuse à vélo du Pou Digne, restaurant de poudings, apprendra à faire confiance à ses propres capacités en découvrant ce qui se cache derrière les façades des immeubles de sa nouvelle communauté.

 

Valérie Harvey
Née à La Malbaie, dans Charlevoix, la sociologue et écrivaine Valérie Harvey habite maintenant à Lévis. Grande voyageuse, elle tient le blogue Nomadesse et s’intéresse particulièrement au Japon. Elle a d’ailleurs publié Passion Japon (Hamac) après avoir vécu un an à Kyoto. Plus tard, l’Islande attire son attention (Passion Islande, Hamac). Elle collabore à l’émission Médium large, chante et écrit également des paroles de chansons en français et en japonais dans le duo Yume. Son roman pour adolescents La pomme de Justine (Québec Amérique) racontait une histoire d’amour entre un professeur de cégep et une étudiante. Elle récidive auprès des adolescents en novembre 2016, alors qu’elle campe son roman au Japon (Les fleurs du nord, Québec Amérique) où elle y présente des personnages féminins forts. On a donc demandé à cette passionnée d’aller à la rencontre de l’auteure Émilie Rivard.



Photo : © François Angers

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