Entrevues

Littérature jeunesse

exclusif au web
Sylvie Brien: Enfants de la mémoire

Sylvie Brien: Enfants de la mémoire

Par Olivia Wu, Les libraires, publié le 18/06/2008
« Un être sans mémoire est un être sans avenir », dit grand-mère Zabalète, l’un des principaux personnages du dernier roman de Sylvie Brien, Spirit Lake. Au Canada, le gouvernement fédéral a ouvert vingt-quatre camps de détention, dont quatre au Québec durant la Première Guerre mondiale. Des prisonniers civils de nationalité ennemie, majoritairement des immigrants ukrainiens non naturalisés, y étaient enfermés. Considéré comme l’unique véritable camp de concentration, Spirit Lake, en Abitibi, est l’un des deux seuls mouroirs qui hébergeaient des familles. Plus de 1000 personnes y ont séjourné.
«J’ai grandi à Amos, à 7000 km de ce camp, et cette histoire circulait. Des années après, je l’avais complètement oubliée, précise Sylvie Brien, l’une des rares auteures québécoises à être publiées chez Gallimard Jeunesse. J’ai retrouvé un roman de mon arrière-grand-père, Éric Dupont, et je suis tombée sur un petit paragraphe qui mentionne l’existence de ce camp. Ce sont des horreurs récentes qui se sont passées sur notre territoire.» À la suite de cette découverte, Brien décide d’exhumer cette sombre histoire, toujours animée par le devoir de mémoire qui porte tous ses livres. «Comme auteure, j’ai un rôle social. Il s’agit d’aller brasser la mémoire populaire. C’était tombé dans l’oubli, et tout le monde pensait que c’était des Allemands ukrainiens», rapporte-t-elle. Pour faire la part du vrai et du faux, elle s’est lancée dans une fouille minutieuse. «Le travail de défrichage a pris deux à trois mois. J’ai retrouvé un ancien reportage d’un cinéaste ukrainien, Yurij Luhovy, à Télé-Québec. Il avait interviewé les enfants des survivants. Je lui ai téléphoné et cela m’a confortée dans les preuves qui construisent le récit», explique Sylvie Brien.

Elle a donc donné une voix à Peter, 14 ans, qui débarque à Québec en ce 15 février 1915. Il est accompagné de sa grand-mère, Zabalète, et de son grand-frère, Iwan. Ensemble, ils fuient l’Autriche-Hongrie, en proie à la guerre depuis le 6 août 1914. Jetés sur le chemin de l’exil, il fallait à tout prix
«embarquer sur un bateau en partance pour le Canada, avec comme principal bagage, notre rêve de liberté», raconte Peter. Mais ce rêve va bientôt tourner au cauchemar. Alors qu’ils pensent avoir trouvé la paix malgré leur chambre d’hôtel misérable et la faim qui leur broie l’estomac, les autorités arrêtent Peter et Iwan. Ils sont coupables d’être de la graine de vermine, ennemie et illégale, et sont expédiés dans le premier train qui part en direction du camp de détention de Spirit Lake.

De l’amour avant toute chose
En laissant leur mamie derrière eux, leur famille si unie explose. Peter apprend la vérité sur sa naissance: il a été adopté. «J’ai moi-même été adoptée, annonce l’auteure. À travers la relation de mamie Zabalète, Peter et Iwan, je veux montrer que les liens du sang n’ont aucune importance et que seul compte le lien spirituel. Mes parents adoptifs m’ont transmis des valeurs fortes, dont l’amour d’autrui.» À son avis, Peter lui ressemble beaucoup, car il lutte contre l’adversité et retient une philosophie au contact de gens qui s’aiment. En plus de cette révélation qui lui fait quitter le monde de l’enfance, son frère et lui vont plonger dans un univers douloureux rythmé par la violence et l’arbitraire. L’adolescent sera également traversé par des moments lumineux marqués par l’espoir et l’amitié. Peter découvrira également un autre monde, celui des esprits. Spirit Lake, le Lac de l’Esprit en français, est considéré par les Amérindiens comme une étendue d’eau sacrée où il est possible de se perdre sur le chemin magique, ouvert par une fissure dans le temps.

Avec ce récit dur mais réaliste, Sylvie Brien souhaite transmettre l’amour de la vie aux jeunes. «La mort existe et il ne faut pas la leur cacher; la dureté de la vie est souvent un tremplin. Nos deux héros vivent des choses atroces, mais ils en sortent grandis, explique-t-elle en connaissance de cause. J’ai eu un accident en 2000 qui m’a paralysé une jambe. Un disque de ma colonne vertébrale est sorti. À ce moment-là, tu penses vite. Cet événement m’a permis d’embrasser mon rêve d’écriture et de guérir. C’est la vie qui te prend en charge», assure celle qui a écrit depuis des romans pour les adultes et une dizaine pour la jeunesse, dont la populaire série Les enquêtes de Vipérine Maltais. La dernière aventure de l’apprentie détective de 13 ans et des poussières, Le secret du choriste, est parue récemment.

Entre mémoire et histoire
«Je m’éclate dans l’écriture et je crois qu’elle sert à des enfants que l’on faisait taire. Lorsque j’écris Vipérine, elle me fait rire», lance Sylvie Brien. De nouveau, Vipérine est flanquée de sa grand-tante, la sœur Saint-Ignace, pour découvrir qui a voulu la peau d’Idala, un jeune choriste bien triste. Fidèle à son style, la romancière sort de sa plume des personnages aux caractères bien trempés et pleins d’humour, dont Fridaline Philippon, âgée de 102 ans, aux expressions savoureuses comme «Saint-Sirop-de-cadenas-de-patates-crutes!». La romancière révèle encore une fois des pans de l’histoire du Québec d’antan. Entre autres, il fut un temps où les vieillards étaient vendus aux enchères à l’église lorsqu’ils se retrouvaient seuls et sans ressources. Ces ventes d’honneur étaient une pratique venant d’Acadie. «De plus en plus de professeurs utilisent mes livres pour faire découvrir la crise économique, la soupe populaire. Dans le cas des collèges indiens, ce sont 50 000 enfants qui sont morts de maltraitance et de malnutrition. Et ça ne fait même pas cent ans!», s’exclame-t-elle.

Entre passé et avenir, Sylvie Brien est déjà en train d’écrire un nouveau roman campé dans le monde d’aujourd’hui. «Il va paraître en 2009 dans la collection Scripto de Gallimard. C’est un sujet actuel épouvantable que j’ai découvert dans un reportage télévisé; c’est même un vrai scandale. L’histoire se déroule dans le monde musulman et, par l’entremise de l’héroïne, il s’agira de dénoncer une situation spécifique qui touche des enfants», souligne-t-elle. Ainsi, le devoir de mémoire commence dès à présent.


Bibliographie :
Spirit Lake, Sylvie Brien, Gallimard Jeunesse, coll. Scripto, 242 p., 17,95$ Le secret du choriste: Les enquêtes de Vipérine Maltais, Sylvie Brien, Gallimard Jeunesse, coll. Hors-piste, 160 p., 15,95$
Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Entrevues
  3. Littérature jeunesse
  4. Sylvie Brien: Enfants de la mémoire