Entrevues

Littérature jeunesse

Les libraires - Numéro 105
Robert Davidts : De la logique dans le farfelu

Robert Davidts : De la logique dans le farfelu

Par Josée-Anne Paradis, Les libraires, publié le 05/02/2018

« En résumé : la soupe aux croûtes fait-elle grandir? Peut-être. » Voilà l’unique note qui accompagnait le manuscrit de plus de mille pages de Robert Davidts, déposé chez Soulières éditeur. Aussi succincte qu’elle soit, cette note a su convaincre l’éditeur de publier ce magistral roman qu’est Molécule et le fil des événements, une œuvre fantaisiste qui partage des affinités avec l’univers de Roald Dahl et qui raconte la grande épopée de Molécule, une jeune fille de taille minuscule, dans un royaume magique loin d’être rose.

Au bout du fil, Robert Davidts a un ton posé, un phrasé appuyé, mais on sent ses idées en ébullition, on sent son plaisir à jouer avec les mots, son amour profond de la littérature, la vraie. Robert Davidts a mis plus de dix ans à écrire ce roman, véritable lieu d’amusement pour tout amateur de puzzles comme il l’est lui-même, plus de dix ans à peaufiner ses jeux de mots, à créer des personnages plus originaux les uns que les autres, à détourner les expressions pour les rendre encore plus farfelues. Dix ans à créer Sainte-Égrégore, un univers inventé de toutes pièces où un labyrinthe est construit sur des plaques qui bougent en permanence, où des êtres qui ressemblent à des champignons peuplent les forêts, où les cages s’ouvrent grâce à la connaissance de la musique, où la faune et la flore sont d’une créativité rarement égalée, où le temps est calculé, subjectivement, en fonction de son importance…

Cap sur le rocambolesque
L’unique élément réel du récit, nous confirme Davidts, lui a été inspiré par son beau-père, lequel plaçait un filet à provisions sous la table afin d’y coucher – comme dans un hamac – sa fille qui adorait écouter les adultes discuter, avant de s’endormir au son de leur voix. Cette scène, on la retrouve au début du roman, alors que Molécule est prise au piège entre les pattes d’une cigogne, à près de 50 mètres d’altitude (oui, on vous avait dit qu’elle était petite!). Suspendue dans le ciel, Molécule repense à cette étrange conversation entendue alors qu’elle était dans le filet à provisions, une discussion où sa tante parlait d’un village de magiciens entièrement disparu et de soupe faite à partir d’oreilles de dragons. Mais ce que Molécule ne sait pas, c’est qu’elle vole justement directement en direction de ce royaume au nom de Sainte-Égrégore…

Dès lors, le lecteur plonge dans la foisonnante imagination de Robert Davidts, qui déploie un univers totalement crédible même si extrêmement farfelu, peuplé d’une flottée de personnages, magiques ou non. « Le magicien d’Oz, Alice au pays des merveilles… Chaque époque a connu son livre fantaisiste culte. Et c’est vraiment sans prétention, que par plaisir, mais je me suis dit : “Pourquoi ne pas essayer d’écrire celui de notre époque?” », explique monsieur Davidts. Tout comme ces deux classiques, Molécule et le fil des événements plaira autant aux jeunes qu’aux adultes et il adopte un riche vocabulaire. « Je n’ai pas écrit dans le but d’être publié, mais dans le but de me faire plaisir, explique l’auteur. J’ai écrit sans me restreindre et sans me préoccuper du niveau de vocabulaire ni du public cible. Je suis un très grand lecteur qui aime les gros livres bien écrits. Je me disais : “Mais pourquoi faut-il toujours que les ouvrages jeunesse soient des plaquettes de 40 ou 60 pages? Moi, je veux écrire un grand livre”. » À 12 ans, lui, il lisait déjà Les misérables, qu’il avait adoré. Par la suite, les Queneau et Perec ont trouvé place sur sa table de chevet (s’en étonne-t-on, avec tous les jeux de mots qu’on trouve dans son ouvrage?), tout autant qu’Arturo Pérez-Reverte, dont il admire l’érudition et l’écriture, de même que le sens du feuilleton – trois qualités que Davidts possède maintenant. Et que le lecteur soit un adulte ou un enfant, assurément, la seule clé pour apprécier cette lecture réside dans l’acceptation de la proposition : si on se met à croire à Sainte-Égrégore, le voyage promet d’être fabuleux. 

Logique, descriptions et… dragons
Il s’agit d’un roman fantaisiste, mais cela ne signifie en rien qu’aucune logique ne sous-tend le récit. « Il faut que ce soit crédible », maintient l’auteur, avant d’ajouter que l’avantage avec le roman fantaisiste réside notamment dans le fait qu’on peut greffer au récit des éléments qui rendront le tout possible, nos idées possibles. Afin de ne pas perdre son lecteur, Robert Davidts intègre à son roman des encadrés qui définissent les termes inventés et les réalités exposées. « Je suis un auteur qui aime beaucoup les descriptions. L’idée des entrées explicatives m’est venue de Bernard Werber et de son Encyclopédie du savoir relatif et absolu qui m’avait totalement fasciné. En plus, ça permet de créer des pauses dans le récit. » C’est ainsi qu’on retrouve, par exemple, une entrée qui explique ce qu’est un Mirmidon (« Certains pensent qu’il s’agit de vieux magiciens rabougris et aigris qui, n’ayant pas réussi dans la profession, se seraient ratatinés sur eux-mêmes pour devenir de petits êtres bossus et méchants utilisant leur art pour nuire à ceux qui croisent leur chemin ») et une autre, notamment, qui explique ce qu’est le fameux « cruston » (« En chatouillant le gras du cervelet, la sopa crosta oblige celui-ci à activer le cruston d’un individu qui est alors à même de le cerner et de le débusquer. Chaque cruston est évidemment différent pour tous et dépend du théorème de Delaporte qui s’énonce comme suit : il est impossible de décrire un cruston par un autre cruston. Ce qui signifie qu’il n’existe aucun cruston permettant de connaître la nature du cruston d’un autre. En d’autres termes, il faut pour “découvrir” son cruston, manger de la sopa crosta »).

Nous y voilà encore, à nouveau confrontés à cette « soupe aux croûtes » – sopa crosta – dont faisait mention la note qui accompagnait le manuscrit de Davidts. Si l’on se fie au dicton qui dit que manger ses croûtes fait grandir, Molécule en aurait un très grand bol à avaler. L’auteur nous fait savoir que l’idée de cette soupe lui est venue de cette maxime tirée de l’époque de son grand-père (« qui avait d’ailleurs des moustaches en guidon de vélo », nous précise-t-il avec toujours autant d’humour) et que, bien entendu, « il y a un lien avec Molécule, qui souhaite grandir! ». Mais la recette, pour réaliser cette fameuse soupe si importante pour tout le Royaume de Sainte-Égrégore, nécessite des ingrédients bien spéciaux – d’où sa rareté –, dont les oreilles de dragons, race disparue… Quoique Molécule aura la chance – ou la malchance? – d’en croiser un sur sa route… mais il ne s’agit là que du début de son aventure, qu’on vous invite évidemment à découvrir.

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