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Patrick Senécal : entre horreur et erreurs

Patrick Senécal : entre horreur et erreurs

Par Josée-Anne Paradis, Les libraires, publié le 16/09/2010

En plus d’écrire pour les adultes, Patrick Senécal est un papa attentionné qui a inventé, pour le simple plaisir de ses enfants, Madame Wenham, l’histoire d’une enseignante qui a d’horribles façons de punir ses élèves fautifs. En effet, grâce à une touche de magie noire, cette dernière fait regretter aux élèves leurs erreurs. Sa première victime sera Anne-Lo, qui devra écrire au tableau : « Le bûcheron coupe le bouleau dans la forêt ». Malheureusement pour elle, l’homophone lui donnera du fils à retordre et elle tracera plutôt « boulot ». Le soir même, voilà qu’un arbre s’abat sur sa jambe, l’envoyant directement à l’hôpital. L’arbre en question est un bouleau… Coïncidence?
Rom et Nat, les alter ego des enfants de Senécal, devront donc trouver le talon d’Achille de cette sorcière afin de faire cesser ces méthodes d’enseignement à la fois cruelles et beaucoup trop radicales. L’auteur de 7 jours du talion a gentiment accepté de nous parler de cette intrigante aventure.

Quelle est, pour vous, la différence entre l’écriture pour adulte et celle pour la jeunesse?
Ce qui fait peur aux gens, c’est quand on prend quelque chose de normalement rassurant et qu’on le rend inquiétant. Pour les enfants, ça peut être le Père Noël ou un professeur d’école, pour un adulte, ça peut être son travail ou son conjoint... Donc, oui, il y a des différences. Mais il y a des ressemblances aussi : la peur du noir, la peur de l’inconnu, la peur de soi-même... Tout cela existe autant chez les grands que les petits. Mais pour inventer l’histoire, c’est le même processus : je fais un plan, je construis les personnages, je mets en place la narration et la progression... C’est moins long une histoire pour enfants, mais ça se construit de la même manière.

Comment expliquez-vous que les jeunes aiment lire des histoires qui leur font peur alors qu’ils savent pertinemment qu’ils pourraient ensuite en faire des cauchemars?
C’est bizarre qu’on pose cette question par rapport aux enfants et jamais par rapport aux adultes. Car, après tout, pourquoi certains adultes aiment-ils les histoires d’horreur? En fait, qu’on soit enfant ou adulte, on aime vivre des histoires épouvantables, mais en toute sécurité. C’est le même principe que les montagnes russes : on veut avoir peur en sachant qu’on ne court pas de vrai danger. Ça nous sort de notre quotidien. C’est aussi peut-être pour cette raison que certains adultes perdent cette envie d’avoir peur en vieillissant : ils s’assagissent, perdent cette capacité ludique. Les jeunes ne boudent pas leur plaisir.

Est-ce que madame Wenham est inspirée d’une de vos anciennes enseignantes?
Consciemment, non. Inconsciemment, peut-être un peu par mon professeur de deuxième année, qui à l’occasion nous frappait derrière la tête. Mais madame Wenham représente surtout cette obsession de la performance qui frappe de plus en plus de parents. On veut faire de nos enfants des robots parfaits en tout. C’est insensé et malsain. Il faut laisser à nos enfants le droit à l’erreur, le droit de s’amuser et, surtout, le droit de ne pas tout aimer. Il y a des enfants qui vont à l’école, suivent des cours de piano, de natation et de théâtre et qui font du parascolaire. Même un adulte n’y arriverait pas.

« Tout le monde croit qu’on peut se tromper. Mais c’est faux! On va à l’école pour apprendre, pour tout connaître et ne plus faire d’erreurs dans la vie! », dit madame Wenham. Partagez-vous ce point de vue? Quelle est votre vision de l’école?
La perfection, ça n’existe pas. Pourtant, nos écoles deviennent de plus en plus des machines qui encouragent l’élite. Le phénomène des écoles privées dès le primaire m’inquiète beaucoup. Donc, déjà à huit ou neuf ans, il y a des enfants qui ont la pression de faire partie de l’élite. C’est parfaitement insensé. Et il y a même des garderies privées qui donnent des cours de mathématiques à des enfants de quatre ans. Ces enfants vont finir par exploser et se révolter contre cette folie, c’est sûr. Franchement, je trouve que les parents sont de plus en plus dingues et ne se rendent pas compte du tort qu’ils font à leurs enfants en voulant les rendre « parfaits ». Mais, bon, le but premier du roman, c’est de raconter une histoire intéressante, il ne faut pas l’oublier.

Toutes les informations historiques qui se retrouvent dans l’histoire proviennent-elles de votre mémoire, de ce que vous avez appris à l’école, ou avez-vous eu besoin d’avoir recours à Internet ou à d’autres outils afin de trouver des questions et réponses adéquates?
AH, ah! Je ne vous ferai pas croire que je me rappelais de tout cela. D’ailleurs, personne ne peut se rappeler de tout cela, madame Wenham elle-même a besoin de son livre. Ce qui prouve qu’elle est en contradiction avec son propre raisonnement. Et c’est exactement ce que veulent lui prouver les enfants à la fin du livre.

Que pensent vos enfants de vos histoires? Comme le père s’appelle Papa Pat et que la mère s’appelle Maman Sof… est-ce que ces personnages seraient inspirés de votre famille?
Nat et Rom, c’est carrément mes deux enfants, Nathan et Romy. Les parents, c’est moi et ma blonde. Oui, je me suis basé sur ma famille. Parce que ces deux livres pour enfants, je les ai écrits d’abord et avant tout pour mes enfants, c’est mon cadeau. Je voulais qu’ils s’amusent en les lisant et moi, je voulais m’amuser en les écrivant, donc l’aspect biographique était une façon de rendre cela plus ludique. C’est aussi un clin d’œil à l’autofiction, un genre que je n’aime pas tellement. Franchement, je n’aurais sans doute jamais écrit de livres pour jeunes si je n’avais pas eu d’enfants moi-même...

Est-ce que vous prévoyez écrire d’autres aventures de Rom et Nat?
Je ne sais pas. Je le fais pour m’amuser, pour souffler quand mes romans pour adultes sont trop heavy. Je n’ai aucun plan de carrière, je ne prévois pas grand-chose. Le premier moteur de l’écriture, c’est l’envie, le plaisir. Donc, j’aurai envie de quoi dans deux ans? Impossible à savoir.

Que pensez-vous de la place de la littérature jeunesse au Québec? Les jeunes lisent-ils assez, et assez de livres de qualité?
Ho, la-la! C’est ça, le risque d’écrire dans tel genre : on vous demande ensuite de devenir un penseur sur le sujet! Moi, je n’ai pas vraiment de réflexion là-dessus. J’ai écrit deux romans pour jeunes pour mes enfants, pas pour des raisons sociales, littéraires ou autres. Est-ce que les jeunes lisent assez? Ils lisent beaucoup parce que l’école les oblige à lire beaucoup. Mais liraient-ils autant pour le simple plaisir? Pas sûr. Les filles lisent plus, c’est prouvé. Mais lisent-ils des livres de qualité? J’en sais foutrement rien! Et puis, c’est quoi, un livre de qualité pour enfants? Pour certains pédagogues, mon livre Madame Wenham sera sans doute jugé peu intéressant car il est trop ludique et ne reflète pas assez la réalité de l’enfance. Mais je m’en fous, moi, de ça! Quand on a neuf, dix ans, on a envie, parfois, de lire une histoire cool, et c’est tout! Les enfants apprennent à l’école, ils apprennent dans leurs cours du soir, peuvent-ils enfin un peu s’amuser en lisant? En tout cas, pour moi, le phénomène Harry Potter est ce qui est arrivé de mieux à la jeunesse depuis longtemps.



Bibliographie :
Madame Wenham, Patrick Senécal, Éditions de la Bagnole, 200 p., 12,95$
Dès 9 ans

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