Entrevues

Littérature jeunesse

Les libraires - Numéro 114
Marianne Ferrer : Le plaisir de créer

Marianne Ferrer : Le plaisir de créer

Par Alexandra Mignault, Les libraires, publié le 03/09/2019

Elle a notamment collaboré à plusieurs œuvres, telles que Le jardin invisible et Toucania créées avec Valérie Picard (Monsieur Ed), Une histoire de cancer qui finit bien d’India Desjardins (La Pastèque) et Le lac de singes d’Élise Turcotte (La courte échelle). Elle a aussi publié l’album Racines (Monsieur Ed), dans lequel elle signait aussi les textes, et elle a illustré Un pique-nique au soleil de Christiane Duchesne et Jérôme Minière (La montagne secrète), qui paraît en septembre. L’illustratrice Marianne Ferrer invente des univers envoûtants et tendres qui appellent à l’émerveillement et à l’onirisme.

Qu’aimez-vous le plus dans le fait d’illustrer des livres?
Ce que j’aime de l’illustration, c’est que, selon moi, les images sont la façon la plus directe et la plus facile de communiquer entre humains et de créer une forte connexion. Le temps, les émotions, les idées, les rêves, le vrai, le faux ; il y a tant qui peut être transmis dans le millième de seconde qu’il en prend pour poser l’œil sur une illustration. Celle-ci est en plus nourrie et approfondie par le texte qui l’accompagne en ajoutant une deuxième voix dans la conversation. Tout d’un coup, contrairement à d’autres types d’arts visuels plus traditionnels et dits inaccessibles, l’illustration devient une langue commune et innée.

Les livres sont des archives de l’esprit humain, et il n’y a rien que j’aime plus que d’avoir l’opportunité d’explorer avec l’illustration. Entre les médiums, les couleurs, le style, la texture, le ton, et tous les choix possibles pour dessiner une même image et représenter un même texte, chaque livre est une expérience dynamique. Surtout quand j’ai la chance de collaborer avec une personne créative. Mes projets favoris sont ceux où il y a eu une forte connexion entre les auteures et moi, où clairement je voyais ce qu’elles voulaient transmettre et les images sortent de moi comme par instinct en réaction à ça. C’est assez spécial de créer des univers créatifs, mais aussi de les partager avec quelqu’un d’autre.

Illustrer des livres, pour moi, simplement, c’est ma joie.

Qu’est-ce que vous avez apprécié dans l’album Un pique-nique au soleil de Christiane Duchesne et Jérôme Minière que vous avez illustré?
Un pique-nique au soleil représente une des plus grandes collaborations auxquelles j’ai eu le plaisir et l’honneur de participer. Non seulement en raison du nombre de participants dans ce projet, mais aussi dû au fait que j’ai pu explorer la musique avec mes illustrations. C’était quelque chose de nouveau d’imaginer cet univers et de le faire vivre avec du texte et des chansons. Il y avait tant de scènes et d’imagerie que je voulais intégrer, mais il y a quand même une limite de pages au livre! [rires]

La musique a un pouvoir sur la mémoire et il y a tant de chansons de livres de mon enfance dont je me souviens encore avec tendresse. Avec Un pique-nique au soleil, je voulais créer un univers qui enveloppe cette sensation d’atmosphère à laquelle on peut toujours revenir. C’est comme participer à la création d’un nouveau folklore pour les tout-petits.

Vous illustrez la série « Fanny Cloutier » de Stéphanie Lapointe (Les Malins) dans laquelle les illustrations prennent une place essentielle dans chacun des tomes représentant les journaux intimes de Fanny. Comment trouvez-vous cette expérience?
Au début, la tâche était difficile. Il fallait que je retourne dans ma propre adolescence, mes vieux cahiers de dessins et expériences de secondaire afin de pouvoir donner une voix graphique à Fanny qui rendrait justice à son personnage. Stéphanie et moi voulions que les lecteurs sentent qu’elle est une vraie personne et qu’on tient son vrai journal, et pas que ce soit juste un roman.

Ayant quand même une douzaine d’années de plus d’expérience en dessin que Fanny, j’ai dû lâcher prise sur le contrôle que j’ai habituellement sur mes illustrations, me laisser aller par les émotions vécues par Fanny et ne pas trop corriger/perfectionner le trait. Je suis allée acheter du matériel qu’une ado pourrait acheter facilement dans une petite ville, comme au Dollarama ou dans un Bureau en gros. Stéphanie, dans son manuscrit, avait des dessins afin de montrer où elle voulait une illustration ou quel genre de vibe il fallait avoir. C’est à partir de ça que je faisais des esquisses, et une fois qu’elles étaient approuvées, je faisais mes finaux en me laissant inspirer par le matériel en main. Marqueurs, encre, crayons de cire… toutes sortes de mélanges uniques pour que chaque illustration soit son propre moment dans le journal. Parfois, il y en a de moins réussies que d’autres, mais c’est ça, un cahier de dessins, c’est ça, un journal, c’est ça, la vraie vie!

Après trois tomes maintenant et bientôt un quatrième, Fanny est comme un alter ego artiste et les dessins sortent de moi sans même que j’y pense. Dans le troisième tome qui sort bientôt, il y a certaines illustrations qui ne sont pas de Fanny, mais d’un autre personnage important où j’ai changé d’approche complètement et fait que du collage (que j’ai fait pour la dernière fois à l’université). Je n’en dévoile pas trop, mais même avec un médium complètement différent pour une nouvelle personne, on sent encore son lien avec Fanny par le choix de couleurs, son approche très matérielle et un amour pour créer des images afin de s’exprimer.

Est-ce un grand défi que de mettre en images les mots de quelqu’un d’autre?
Honnêtement, c’est une des parties préférées de mon métier! L’illustration est un moyen de communication comme l’écriture et, quand je reçois le texte d’une auteure, c’est comme entrer en conversation au lieu de se parler à soi-même. Quand j’approche mon travail, c’est premièrement par le visuel. J’essaie de fermer les yeux et voir comment se déroule l’histoire avant de faire mes esquisses. C’est comme un storyboard de film ou de dessin animé.

Il y a toujours un défi en créant des univers visuels uniques pour chaque projet, que ce soit avec le texte d’un autre ou le mien. Mais plus qu’autre chose, c’est un privilège excitant de les explorer en mettant mon crayon sur du papier. Je me sens souvent comme une exploratrice!

Ce n’est pas juste mon point de vue en collaboration. Le texte reçu me mène déjà sur un chemin frais et nouveau à découvrir. En plus, quand l’auteure m’offre des notes ou des idées, ce qui en sort, c’est un résultat encore plus riche et spécial que je n’aurais pas réussi toute seule.

Quel rapport entretenez-vous avec le matériel avec lequel vous dessinez?
Pour moi, ce qui m’inspire le plus dans mon matériel est de toujours avoir la possibilité de créer à n’importe quel moment. Depuis l’adolescence, je traîne toujours avec moi un petit cahier de dessins, pour des notes ou des esquisses au crayon de mine. Il m’est important d’avoir une relation physique, au moins dans la conception de l’idée et les esquisses, avec mon travail au lieu de tout faire au numérique. Je trouve que ça me laisse être libre, de faire des mauvais traits mais qui ont du mouvement, de sentir la texture du papier, de « sculpter » les silhouettes avec la pointe du crayon, d’une façon qu’un ordinateur ne peut reproduire.

C’est pour ça que je fais la majorité de mon travail avec des médiums traditionnels aussi (aquarelle, gouache, etc.). Puisque la main n’est pas parfaite et qu’il n’y a pas de « undo » dans la réalité, ça ajoute beaucoup de chaleur humaine et de caractère unique à une illustration. Ce n’est qu’à la fin, pour peaufiner des détails, raffiner des lignes ou augmenter les couleurs, que j’entre dans les logiciels.

C’est facile pour moi de me perdre dans la « perfection » et de me questionner sur mes choix. Alors j’essaie d’approcher mon travail sans prétention. Lors de mes études, un de mes professeurs nous avait dit comment en Pologne, d’où il venait, lors de la guerre, même quand les illustrateurs n’avaient pas accès à leur matériel habituel professionnel, ils créaient et le résultat était aussi magnifique. C’est quelque chose que je garde en tête depuis. Lorsque mes peintures sont trop fines et rares ou le papier trop cher, ça me paralyse, car je ne veux pas faire d’erreurs et gaspiller du matériel. Mais en trouvant un équilibre, où je trouve un papier de coton qui ne bonde pas trop, je me permets d’utiliser n’importe quoi dessus, voir comment le matériel réagit et l’explorer. Que ce soit un kit d’aquarelle à 2$ avec un tube de gouache à 20$ ou des crayons de cire Crayola avec des marqueurs Copic. Au lieu de rester sur une page blanche, ça me laisse sauter directement dans la couleur.

Pour chaque projet, je crée une palette de couleurs limitée et mets ensuite mes peintures sur un plat de céramique blanc qui, lui, sera unique. Il n’est pas rare pour moi d’avoir deux ou trois plats sur mon bureau parmi le reste de mon matériel, tout dépend combien j’ai de projets en cours! J’aime tant avoir ces arcs-en-ciel devant moi en travaillant, ça invite à jouer.

Vous illustrez notamment des livres pour enfants. En lisez-vous beaucoup? Lesquels sont vos favoris?
Les livres illustrés, ça permet de consommer de l’art à n’importe quel âge et d’approcher une multitude de sujets. Bien que le public de beaucoup des livres que j’ai illustrés soit assez jeune, je ne crois pas vraiment que l’illustration est juste pour les livres pour enfants. C’est pour ça que j’en consomme et crée davantage.

Mes favoris pour le moment sont Why Do We Wear Clothes? de Helen Hancocks, We All Have Feelings de Theresa Rowe, Le chemin de la montagne de Marianne Dubuc, Pourquoi les filles ont mal au ventre? de Lucile Pesloüan et Geneviève Darling, les bandes dessinées des Moomins par Tove Jansson et la série « Tuca & Bertie » de Lisa Hanawalt inspirée par son livre Hot Dog Taste Test. 

Avez-vous une autre grande passion que l’illustration?
Un de mes premiers souvenirs de créativité est lorsque j’avais 4-5 ans. J’avais trouvé une vieille carte de vœux musicale à la maison et j’ai décidé de la transformer en boîte musicale, en arrachant le mécanisme intérieur pour le transposer dans une boîte à couvercle. J’ai même dessiné une petite scène d’hiver et j’ai mis un petit ourson en plastique pour le compléter! C’est de là que ma passion pour le DIY a commencé.

L’art manuel, c’est quelque chose que j’adore faire. J’ai appris à faire de la couture étant très petite et je continue à en faire. C’est une discipline qui a ensuite nourri un intérêt pour le design textile et la sérigraphie durant mon adolescence et ma phase punk. Je voulais créer ce que je ne trouvais pas. J’ai fait des designs sur mes t-shirts, j’ai créé mes propres accessoires et bijoux ou modifié ce que je trouvais chez Ardène pour que ce soit plus moi. 

Dans mes études, j’ai aussi cultivé un grand amour pour l’animation, soit numérique ou traditionnelle. C’est dommage que ça prenne tant de temps pour créer juste quelques secondes de film, car c’est quelque chose que j’aimerais plus faire.

En fin de compte, j’aime juste explorer tous les modes d’expression créative.

Qu’est-ce qui vous inspire pour créer des illustrations?
C’est cliché, mais un peu de tout! La nature est un thème qui revient souvent dans mes œuvres. Depuis que je suis petite, j’adore apprendre sur la nature et les animaux. Il est si magique et fascinant de voir toutes les formes que la vie peut prendre sur notre planète. Je veux transmettre ce respect et cette admiration aux autres.

Je suis aussi très inspirée par toutes les formes d’art et de création. Que ce soit la mode et l’architecture à travers les époques, la typographie dans toutes les langues, le design d’objets de tous les jours et leur packaging, les palettes de couleurs de grands artistes, des affiches du XXe siècle, la céramique et la sculpture, etc. L’art nous entoure de tant de façons et en chaque instant; il y a des choix graphiques qui ont été faits. Il est difficile de ne pas être inspiré par les détails qu’on remarque.

Quels sont vos prochains projets?
J’ai quelques projets anglophones qui sortent bientôt!

Il y a Mel and Mo’s Marvelous Balancing Act de Nicola Winstanley, Slow Moe de Deborah Kerbel, 1 Girl 111 Trees de Rina Singh ainsi que Carmen in the Background de Susan Hughes. 

Il y en a quelques autres en cours ou qui viennent juste de commencer, alors j’en dévoile moins, mais le tome 4 de « Fanny » aussi s’en vient.

Restez donc attentifs!

 

Photo : © Rubén Ferrer

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