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Kris Di Giacomo : Dessiner ou rien du tout

Kris Di Giacomo : Dessiner ou rien du tout

Par Isabelle Beaulieu, Les libraires, publié le 01/10/2013

Elle était pour la toute première fois au pays mercredi dernier pour recevoir le Prix jeunesse des libraires, catégorie Hors Québec, volet 5-11 ans, pour le livre Sans le A – L’anti-abécédaire, réalisé avec l’auteur Michaël Escoffier et publié aux éditions Kaléidoscope. L’artiste Kris Di Giacomo, illustratrice de plusieurs albums pour enfants, était visiblement ravie de sa récompense. Nous l’avons eu au téléphone le lendemain de la remise du prix, trois jours avant qu’elle reparte pour Paris.

Vous venez de remporter le Prix jeunesse des libraires du Québec. Que signifie pour vous une telle récompense?

Plein de choses, parce que déjà c’est très loin de chez moi. Je réalise que les livres voyagent dans le monde, ils ne m’appartiennent plus, c’est plus grand que moi. Je n’ai pas reçu de prix avant, c’est d’autant plus un honneur et le fait d’être invitée à le recevoir ici à Montréal c’est trop chouette. Pouvoir faire le voyage, et puis je ne connaissais pas Montréal donc venir ici et pouvoir discuter avec les gens de Gallimard Montréal, j’apprends tellement de choses et je vois tellement de choses que c’est un privilège.

 

Et quand vous dites que les livres ne vous appartiennent plus, ça vous fait plaisir qu’ils ne vous appartiennent plus tout à fait, parce que ça veut dire qu’ils appartiennent à d’autres aussi?

Mais oui, voilà, c’est tellement différent parce qu’habituellement on est tout seul chez soi à travailler sur un livre et là on réalise que le livre il a toute une autre vie. Aujourd’hui j’étais dans les classes, demain je vais voir des libraires donc oui, on rencontre tout un autre monde grâce à notre travail et ça change la perspective.

 

Vous avez collaboré à de nombreux albums avec Michaël Escoffier, l’auteur de Sans le A. Parlez-nous de la rencontre et de la suite.

Je pense qu’on a un bon rapport qui fait qu’on se comprend, on arrive à discuter, à négocier ensemble, je m’entends très bien et aime bien travailler avec lui. On s’est rencontrés finalement par un ami en commun. Eux ils travaillaient ensemble sur un projet de bande dessinée. Michaël avait commencé à écrire des histoires pour enfants mais l’ami en commun ça ne l’intéressait pas, donc il me les a passées. Voilà, ça a commencé comme ça avec une histoire qui s’appelle Le nœud de la girafe qu’on a fini par faire avec Kaléidoscope. Petit à petit on a réalisé que ça marche bien ensemble.

 

Pourquoi un anti-abécédaire?

Alors là c’était vraiment le choix de Michaël, c’était son idée, lui il a écrit ça, et puis il me l’a envoyée et tout de suite j’ai trouvé ça super. J’aime bien aussi avoir une histoire à illustrer, mais là c’était très chouette : il fallait, à chaque page commencer un nouvel univers et aller chercher vraiment un peu partout des animaux. C’était vraiment un défi pour moi d’illustrer ces phrases qui étaient parfois impossibles à illustrer! On a eu beaucoup de discussions par rapport aux phrases parce que souvent les mots marchaient bien mais visuellement il n’y avait pas de solutions. On a dû changer des phrases parfois. Présentement, on est en train de travailler le même principe en anglais et c’est pareil, souvent je l’appelle en disant «  mais je ne sais pas quoi dessiner pour un thème, tu ne peux pas trouver d’autres mots? ». Là, en anglais, pour la lettre Q, on a trouvé qu’une seule solution, c’est le faqir, et je ne peux pas changer, mais sinon il y a toujours une solution possible.

 

Comment décririez-vous le métier d’illustrateur?

Ça c’est difficile comme question. Justement, il y a beaucoup de facettes à différents moments de nos vies, il y a le côté très isolé où on est vraiment dans sa tête à chercher, à créer, et puis les moments où on va à la rencontre des enfants

 

Qu’est-ce qui vous a amené à l’illustration de livre jeunesse? Est-ce une coïncidence ou le destin?

Il y a une part de destin. J’ai fait une école d’art, j’ai étudié la peinture et pour gagner des sous je donnais des cours d’anglais à Paris – parce que moi je suis anglophone – et au bout d’un moment j’ai créé une histoire bilingue pour les enfants. C’est ce livre-là qui a été ma première publication. Le monde de l’enseignement de l’anglais et le monde de l’art ont trouvé un chemin commun et j’ai trouvé ma voie. Évidemment, je la cherchais quelque part, mais je ne savais pas et quand j’ai trouvé les livres pour enfants, j’étais vraiment soulagée parce que c’est un univers qui me convient complètement.

 

Quels bienfaits selon vous le livre apporte-t-il aux tout-petits?

Il y a une dame à la remise de prix hier qui l’a tellement bien dit, je ne pourrais pas le répéter. C’est énorme, c’est toute la jeunesse qui va rester avec toi, que tu vas plus tard retrouver dans la lecture que tu vas faire et éventuellement dans la lecture que tu vas faire avec tes enfants. Je pense que les livres quand on est enfants ce sont comme des amis, des univers, des ouvertures et... c’est le bonheur!

 

Avez-vous une idole dans l’illustration pour la jeunesse?

Quand j’étais jeune, je lisais beaucoup les livres de Roald Dahl, donc les illustrations de Quentin Blake ont toujours été avec moi. Et les histoires de Winnie the Pooh [Winnie l’Ourson], j’oublie toujours le nom de l’illustrateur [Ernest Howard Shepard], ce qui est terrible pour une illustratrice, mais à l’époque, on ne regardait pas ces choses-là, les livres, ils existaient c’est tout, ils naissaient dans les choux, on ne regardait pas forcément qui les avait faits. Pour moi c’est très intéressant d’aller dans les classes maintenant et parler de mon métier, que les enfants sachent ce que c’est que l’illustrateur, ce qu’il fait, ils connaissent mon nom et tout, c’est assez intéressant.

 

Et ils vous posent parfois de drôles de questions?

Ils me demandent toujours « mais comment vous faites? », c’est une question très vaste qui peut être abordée par plein de chemins, mais, oui, ils apportent vraiment un regard frais à la chose.

 

Ça vous fait quoi de rencontrer votre public?

C’est d’abord un travail, je les prends très au sérieux ces rencontres, je me prépare beaucoup et je cherche des idées, comment je vais mener l’activité, comment je vais présenter le livre, etc. Quand j’ai fini et que je reviens avec des photos, des souvenirs d’un tel qui a dit ça, leur façon de dessiner, ça me charme toujours. J’adore quand j’ai un peu de temps pour les faire dessiner parce que je trouve que les dessins des enfants c’est ce qu’il y a de mieux.

 

Si vous n’aviez pas été illustratrice, vous feriez quoi?

Je ne sais pas. Si je n’avais pas été illustratrice de livres pour la jeunesse, j’aurais été malheureuse. C’est arrivé vraiment au bon moment.

 

Comme on disait tout à l’heure c’est un peu le destin.

Oui, c’est ça, le destin.

 

Avez-vous un livre dont vous êtes le plus fière ou sont-ils comme les enfants, chacun a sa particularité, vous ne pourriez en préférer un plus que les autres?

C’est sûr que, chaque fois, c’est quelque chose de nouveau, chaque fois, c’est une autre partie de moi que j’ai mise dedans et je ne peux donc pas avoir de préféré. Mais après, il y en a qui convienne plus à une certaine activité que je vais faire avec des enfants, donc je le privilégie plus pour ça. Mais ce que j’aime faire le plus, c’est dessiner les animaux et pouvoir avoir un peu de liberté pour chercher des idées

 

Avec quels instruments illustrez-vous vos livres?

J’aime bien faire des mélanges. En général je vais commencer avec un crayon tout bête et après je vais rajouter des choses. À la fin ça finit toujours par passer dans l’ordinateur, je scanne tout, tout ce que je dessine et tout ce que je récupère, les papiers que je collectionne, tout ça va passer dans le scanner et je vais bricoler en utilisant le Photoshop. Les images finales sont des images numériques, je n’ai pas d’originaux proprement dits que je peux exposer.

 

Que pensez-vous du livre numérique?

Je n’y pense pas. Franchement, j’essaie de l’ignorer le plus possible. C’est quelque chose qui ne m’intéresse pas du tout. Je sais que ça va venir, je sais qu’à un moment on va être obligé d’y réfléchir au niveau des contrats puisqu’on commence à nous proposer des choses comme ça, des projets électroniques, mais franchement ce n’est pas du tout mon univers, ça ne m’intéresse pas du tout. Pour moi le livre, l’objet, c’est ce qui m’intéresse.

 

Le livre L’anniversaire paraîtra au Québec en octobre prochain, tandis qu’en novembre nous aurons droit à La tarte aux fées. Parlez-nous un peu de ces titres.

L’anniversaire c’est un peu dans l’esprit de l’anti-abécédaire, Michaël va encore jouer avec des mots et là on va trouver un autre mot dans le mot. Et La tarte aux fées c’est toujours Michaël Escoffier, c’est encore une histoire farfelue : le papa crapaud veut faire manger l’enfant crapaud, mais lui ne veut pas manger, et le papa crapaud fait tout pour le faire manger et puis... et puis je ne peux pas vous en dire plus!

 

Quand c’est la fin d’un projet, vous vous reposez ou vous en pondez un autre?

C’est tout de suite le suivant. Il ne faut pas s’arrêter, on est toujours en train de lancer le prochain.

 

Avez-vous en secret un rêve d’illustratrice?

Je crois qu’ils arrivent vers moi, les rêves, je les réalise parce que j’ai toujours des textes super de la part des auteurs avec qui je travaille. Récemment, on m’a contactée de la part de la médiathèque à Valenciennes pour créer une exposition. Ils arrivent tout le temps les rêves, oui, j’ai la chance de pouvoir les réaliser. Je vais continuer comme ça, continuer à illustrer des textes qui me plaisent énormément, faire les projets qui me sont proposés et qui tournent autour d’eux.

 

Vous travaillez sur quoi présentement?

Je travaille à la version anglaise de L’anti-abécédaire avec une éditrice américaine à New York et pour le suivant, avec la même éditrice, on va travailler sur le poète E.E. Cummings.

 

C’est la première fois que vous éditerez en anglais?

C’est la première fois qu’on va faire des projets directs. C’est un éditeur qui a traduit nos livres du français à l’anglais et c’est comme ça qu’on s’est mis en contact, et là on passe directement avec elle pour faire des nouveaux projets.

 

Vous disiez que vous étiez anglophone, vous venez de quel coin?

Je suis Américaine, mes parents sont de New York.

 

D’accord, vous êtes née là-bas aussi.

Non, je suis née au Brésil, j’ai grandi en Suisse et ça fait plus de vingt-cinq ans que je vis à Paris!

 

Site : http://krisdigiacomo.com/

Blog : http://krisdigiacomo.over-blog.com/

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