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Littérature jeunesse

Le libraire - Numéro 72
Henri Vernes : L’aventure, c’est l’aventure

Henri Vernes : L’aventure, c’est l’aventure

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 17/10/2012

Depuis 1953, le commandant Robert Morane, justicier sans peur et sans reproche, grand séducteur et éternel trentenaire, parcourt mers et monde pour prendre la défense de la veuve et de l’orpheline et lutter contre ses redoutables ennemis comme l’Ombre Jaune. Au lendemain de la parution du premier volet de ses Mémoires, son créateur, le romancier Henri Vernes, voit reparaître en un seul volume les trois épisodes de la populaire série ayant pour théâtre la Belle Province. Beau prétexte pour prendre des nouvelles de celui qui a fait rêver d’aventures des centaines de milliers d’adolescents.

Au téléphone, le nonagénaire a la voix enjouée du gamin espiègle qu’il semble être resté. Et quand je lui confie, à l’instar sans doute de tous ceux qui l’ont interviewé, que j’ai grandi en lisant ses Bob Morane, Henri Vernes répond du tac au tac : « Moi, j’ai grandi en les écrivant. »

Comme lors de notre brève rencontre, il y a une vingtaine d’années au Salon du livre de Québec, Henri Vernes réaffirme son intérêt pour mes patries, Haïti et le Québec, qu’il a visitées une demi-douzaine de fois chacune en un demi-siècle. « J’aime beaucoup Haïti, j’ai écrit deux ou trois Bob Moranedont l’action se passe là-bas, me rappelle l’écrivain belge né Charles-Henri Dewisme à Ath, en 1918. Il y a quelques pays qui me sont toujours très chers, dont le Québec. » Ce n’est pas sans une certaine fierté d’ailleurs que Vernes me signale que « bien avant le général de Gaulle, à l’Université du Québec, j’ai crié devant une salle comble : « Vive le Québec! Vive le FLQ! »Ce qui m’avait valu un certain succès. »

Le succès, Henri Vernes l’a connu dès la parution de La vallée infernale,la toute première aventure de Morane, en 1953, fruit de la commande de son éditeur. « J’ai commencé chez Marabout et on peut dire que ç’a été la grande époque de Bob Morane, les bouquins se vendaient par centaines de milliers d’exemplaires. Et je ne cacherai pas que je suis content d’être passé par là. » Et pour cause! Seul ou flanqué de son fidèle compagnon, le colosse écossais Bill Ballantine, cet aventurier aura été le héros de plus de deux cents romans, dont plusieurs ont été l’objet d’adaptations en bandes dessinées, en dessins animés, en série télévisée et en jeux vidéo.

Pas nostalgique pour un sou, l’écrivain à qui l’on doit de nombreux romans et ouvrages documentaires sous divers pseudonymes se rappelle avec humour ses débuts dans le métier : « J’ai toujours écrit; à l’école, je ne faisais rien d’autre, j’écrivais pour passer le temps à partir de mes 13, 14 ans. Vers cette époque, évidemment, c’était encore très amateur. J’ai écrit mes premiers romans durant la guerre. Après, j’ai été journaliste à Paris et de là, je suis devenu écrivain professionnel. »

Pour peu que j’insiste, celui qui a fait naître la vocation littéraire chez bien des écrivains – dont, chez nous, Bryan Perro, qui réédite les aventures québécoises de Morane – évoque volontiers les lectures qui l’ont lui-même marqué et influencé : des romans de Jules Verne à ceux de Gaston Leroux, en passant par l’œuvre de quelques autres écrivains aujourd’hui tombés dans l’oubli. « Après, je suis passé comme tout lecteur avide à la littérature plus sérieuse : Montherlant, Cendrars, Malraux… » Et quand je lui fais remarquer qu’on peut détecter chez Morane des échos de ces deux derniers bourlingueurs, Vernes acquiesce : « Vous avez sans doute un peu raison, il y a bien un peu de cela chez Morane… »

De voyages, de rêves, d’héroïsme
Bien qu’il ait un passé de globe-trotter, Henri Vernes ne croit pas avoir puisé dans ses voyages la matière première des aventures de son principal héros. « J’ai écrit des Bob Morane qui se passent en Haïti, en Colombie, en Israël, tous des lieux que j’ai visités. J’en ai fait plusieurs au Québec. Mais mes voyages réels n’ont pas tellement nourri la série; vous savez, les aventures, les pays doivent toujours demeurer rêvés, sinon ça devient vite prosaïque. Quand je voyageais, je prenais très peu de photos. En général, je voyais les choses, j’emmagasinais les images et je ne pensais au Bob Moraneque beaucoup plus tard. Comme pour les fruits, il faut laisser le temps aux idées de mûrir. »

Selon son créateur, la popularité de Bob Morane s’explique par l’attrait des jeunes lecteurs pour le rêve. « Oh, vous savez, il y a certains Bob Morane qui sont démodés; on sait bien, par exemple, que personne dans la jungle ne coupe les têtes, qu’il n’y a plus de cannibales. La vie n’est plus aussi drôle. Mais ce qui a fait le succès, qui continue de faire le succès des Bob Morane, ce sont les histoires. Pour faire un bon roman d’aventures, il faut une bonne histoire et savoir la raconter. Moi, j’ai toujours cherché à me renouveler, d’où l’introduction d’éléments de fantastique et de science-fiction dans mes intrigues, ajoute celui qui fut l’ami de Jean Ray et de Michel de Ghelderode. C’était pour éviter de trop me répéter, pour introduire une certaine variété. »

Si la série est presque contemporaine des Tintin de Hergé, Henri Vernes estime que rien ne rapproche Bob Morane du reporter à la houppette. « Si vous voulez mon avis, Tintin s’est vite démodé; il n’y a jamais de femmes. Vous m’excuserez si ça vous choque mais, malgré son succès, je trouve Tintin très quelconque. » N’étant moi-même pas friand des albums de Hergé, pas question de m’offusquer de cette opinion que je partage. Mais, au sujet des femmes, j’ose évoquer un autre contemporain de Morane, James Bond, pour mieux les opposer dans leur rapport à leurs innombrables « conquêtes ». « Oui, le rapport de Morane avec les femmes est toujours platonique, tout simplement parce que la série se destinait autrefois seulement aux jeunes et qu’il fallait faire attention à ne pas introduire trop de sexualité dans ces livres. Ce qui n’a pas empêché Morane de tomber amoureux à l’occasion, comme dans Les berges du temps.»

Même s’il s’est surtout consacré à ses Mémoires ces derniers temps, Henri Vernes n’exclut pas le retour de Morane dans une aventure inédite. « Il n’est pas à la retraite, juste en vacances, » rigole celui qui soufflera bientôt sur quatre-vingt-quatorze bougies. Et un écrivain peut-il, lui, aspirer à la retraite? « Jamais de la vie; les écrivains ne prennent pas leur retraite, parce qu’arrêter, c’est la mort! »

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