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Les libraires - Numéro 93
Gisèle Desroches : L’art d’affronter ses dragons

Gisèle Desroches : L’art d’affronter ses dragons

Par Marie Fradette, publié le 01/02/2016

Enseignante, critique littéraire et auteure, Gisèle Desroches coule des jours heureux dans la région de Chaudière-Appalaches où elle s’efforce, entre autres, de revitaliser son village. Paraît en février Le 13e dragon, un roman à la frontière entre le merveilleux et le fantastique qui sous-tend le thème de la peur. Retour sur un entretien signifiant avec une auteure pleine d’humanité.

Depuis Une bougie à la main, roman paru chez Boréal en 2010, Gisèle Desroches gardait sa plume au chaud. Elle l’a ressortie pour offrir un texte sur tous ces obstacles qui nous empêchent d’être. On lit ici l’histoire de Thomas qui vivra un épisode étrange en classe. Après avoir été grondé par sa professeure, il se sent tout à coup soulevé dans les airs, ressentant une « sensation fabuleuse de légèreté. L’envie de rester là pour toujours. Ailleurs. Comme s’il était un autre ». Puis, retour à la réalité, il fuit et court se réfugier chez ses grands-parents.

Le dragon en nous
Inspirée par un enfant timide, incapable de prendre la vie à bras le corps, Gisèle a eu l’idée d’écrire Le 13e dragon : « Il n’avait pas une bonne estime de lui. Quelque chose le bloquait. Or c’est en pensant à lui, à tous les enfants qui ont peur, que j’ai commencé mon histoire […]. Quand j’écris pour eux, je veux qu’il y ait quelque chose qui parle à toutes leurs dimensions. Ici, par exemple, je voulais apporter quelque chose à ceux qui ont peur. » Mais elle le fait en prenant un chemin de traverse, plus merveilleux que rationnel, plus fantastique que réel. « On a tous des dragons en nous, des peurs, des colères intérieures ou des émotions qui nous dépassent et nous empêchent d’avancer. Le dragon, c’est une façon symbolique d’exprimer les peurs, quelque chose de monstrueux qui est en nous et nous dépasse. » Pour Thomas, le dragon est ce phénomène paranormal, ce don qu’il voit comme un adversaire qui le distingue et le sépare des autres. Mais il représente aussi, selon l’auteure, « quelque chose qu’il devait rencontrer pour se révéler à lui-même ». Une quête de soi se lit en filigrane de cette traversée.

Une narration multiple
Pour mettre en place cette histoire, Desroches a opté pour une présentation singulière. L’événement qui survient dans la classe laisse plusieurs témoins actifs qui ont droit de citer et de rapporter leur version des faits. On a ainsi des changements de narration fréquents, laissant tantôt la parole à Maïté Nault, une petite élève, tantôt au journal du quartier, à Mirella Dionne, l’agente de police dépêchée sur les lieux, au psychologue qui rencontre Thomas après l’événement et, bien sûr, au héros lui-même. Cette façon de faire était importante pour l’auteure : « Ça permet un petit flou… Ça laisse le bénéfice du doute à chacun qui le lit. C’est important que les enfants sachent qu’il y a plusieurs points de vue. » D’ailleurs, cette narration multiple est appuyée d’une typographie différente selon le personnage qui prend la parole. En plus de dynamiser l’histoire, ce procédé permet aux lecteurs de saisir concrètement les variations narratives.

La part de jeu
Si l’écriture de Gisèle reste sérieuse, réfléchie, elle laisse deviner aussi une intention ludique. « Quand j’écris, je pense à mes lecteurs. Est-ce que c’est accessible pour eux?Je ne pense pas à ce qui serait politiquement acceptable. J’aime jouer, j’aime le jeu. » Ce désir d’amuser, on le retrouve ici notamment dans l’utilisation qu’elle fait du chiffre 13. Présent d’abord dans le titre, il revient comme un leitmotiv, laissant le lecteur chercher sa trace. Aussi, 13 c’est l’âge que le héros aura à son anniversaire le 13 décembre, l’événement en classe a lieu un 13 novembre, la caserne de l’agent Mirella porte le numéro 13,  la classe de Thomas, le 113… Relever tous ces clins d’œil devient ainsi amusant pour les lecteurs. Et, enfin, le roman se divise en 13 chapitres, détail voulu par l’auteure : « Après les corrections et les coupures, Robert Soulières [l’éditeur] m’a demandé de combiner deux chapitres, ce qui en aurait donné 12, mais je tenais à ce que le roman en compte 13. Pour le jeu. » 

L’écriture de Gisèle Desroches ressemble finalement à celle du vol d’un dragon. Tout comme lui, elle travaille en cercle concentrique. Elle écrit, revient, retourne, s’interroge et tente toujours de transmettre son expérience de vie à travers l’écriture. Fascinée par l’humain, elle livre ici un récit singulier, un voyage aérien offrant une vue en plongée sur la peur et ses travers.


Photo : © Florence Borshy-Desroches

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