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Ève Patenaude: À l’encre de ses rêves

Ève Patenaude: À l’encre de ses rêves

Par Claudia Larochelle, publié le 05/07/2010
Auteure de la relève, Ève Patenaude a des nuits de rêves... De celles que bien des créateurs lui envieraient. Une fois endormie, lovée dans les bras de Morphée — et de son mari aussi —, des esquisses d’histoires s’animent dans sa tête jusqu’à l’aube, moment où elle retranscrit à la main ses idées dans un carnet. C’est d’ailleurs dans un de ces instants de grâce qu’elle a imaginé les grandes lignes de son premier roman jeunesse, L’abeille de Lokimë, qui inaugure sa trilogie «Les Pulsars», aux Éditions de la courte échelle.
«Quelques années avant d’amorcer l’écriture de ce roman, j’ai rêvé à des vaisseaux, puis, issues d’un autre rêve, il m’était resté en tête des images de villes volantes, quelque chose comme des microsociétés distinctes qui doivent cohabiter dans le ciel…», se rappelle la récente trentenaire.

De ces bribes oniriques, Ève Patenaude a donné naissance au personnage de Shila, une jeune fille recueillie par l’équipage de l’Area, un vaisseau qui parcourt le ciel depuis soixante ans, et dont la mission est de récupérer au fond de la gorge du dragon-dieu Lokimë une abeille dotée du pouvoir de ramener les morts à la vie. Rien de moins. Deux des cinq peuples du ciel sont obsédés par l’abeille en question et se livrent une guerre féroce pour la posséder. À travers des péripéties qui se succèdent à un rythme effréné et des rebondissements émouvants et bien ficelés, ceux qui ont sauvé la mystérieuse fille se questionnent sur sa véritable identité…

«J’aime le genre merveilleux, le fait que tout puisse arriver en respectant la logique d’un récit. J’ai toujours des idées qui vont vers l’aspect magique des choses. Les gens qui s’éloignent du réalisme suscitent des émotions exacerbées intéressantes que j’adore exploiter à l’écrit, confie celle qui se dit fascinée par les mondes parallèles et par ceux qui les habitent, bien sûr… Je m’attarde aussi beaucoup aux réactions humaines. J’aime être bouleversée par des personnages et leurs émotions, qu’ils me surprennent! Souvent dans les livres jeunesse, il y a du manichéisme: ils sont soit bons ou méchants. Mes personnages évoluent davantage dans une zone grise et sont complexes avec leurs côtés “gentil” et “méchant”. De toute façon, c’est comme ça pour la plupart des êtres vivants, il me semble…»

L’ultime tabou défriché
Pour créer son suspense et cette abeille de Lokimë, c’est quasiment cloîtrée six heures par jour dans une pièce plutôt sombre de son appartement de Verdun qu’Ève Patenaude a transformé et amalgamé plus d’un mythe entourant cet insecte qui redonne la vie: «Nous sommes fascinés par la mort, elle nous fait peur, nous fait mal, nous intrigue, et penser qu’il existe une possibilité de la contourner a attiré mon attention. J’ai supposé que les lecteurs seraient eux aussi happés par ce pouvoir magique…»

Au-delà de la mythologie, l’auteur Philip Pulman («À la croisée des mondes») et le dessinateur de manga et réalisateur de films d’animation japonais tels que Princesse Mononoke et Naüsicaa, Hayao Miyazaki, ont été des sources d’inspiration indéniables pour l’auteure originaire de Saint-Isidore. Quant aux noms de ces personnages, elle les a empruntés à la culture finlandaise. La nordicité en général l’a d’ailleurs accompagnée dans l’écriture. Pas étonnant que dans le deuxième tome de cette trilogie, elle choisisse de transporter les lecteurs sur Terre cette fois, en Arctique et autour d’une personne qui reprend vie grâce à l’abeille…

«On peut dire que ce personnage à venir sera en quelque sorte mon alter ego. Dans ce premier tome, on me retrouve plutôt un peu partout, j’y ai mis des touches de moi ici et là, rien de très défini: j’ai préféré installer l’ambiance et l’histoire. Comme il y avait beaucoup d’éléments, j’ai rapidement compris qu’il me faudrait écrire plus d’un tome», précise-t-elle.

La mère, cette auteure dégênée Ève Patenaude se consacre à l’écriture chaque jour à temps plein depuis qu’elle a mis de côté son travail de rédactrice de sous-titres pour malentendants. Ses deux garçons de cinq et trois ans et demi, Léo et Sacha, lui ont par ailleurs insufflé une énergie créatrice, une sorte de persévérance littéraire. «Avoir des enfants m’a donné le courage d’écrire, j’ai moins peur de me mouiller, de me mettre à nu. C’est le don de soi le plus profond, le plus grand qu’on puisse faire, c’est très impliquant. Après ça, publier ne me semblait plus aussi intimidant», explique l’auteure qui a atteint son objectif d’avoir un mari, des petits et un premier roman publié à 30 ans.

Ce voeu, elle le chérissait déjà au début de la vingtaine lorsqu’en travaillant comme libraire, elle a fait la découverte de la littérature jeunesse. Une révélation qui lui a donné envie d’écrire pour les plus jeunes, de leur donner le goût de la lecture sans les infantiliser: «Je ne voulais absolument pas tenir une discours adolescent ou reprendre leurs expressions, faire cool. J’ai tendance à ne pas vouloir niveler vers le bas, à leur faire confiance. Il y a des personnages qui meurent, je ne le cache pas, je ne pense pas qu’il faille dorloter le lecteur parce qu’il n’est pas adulte.»

Il n’y a pas si longtemps encore, Ève Patenaude se rappelle qu’elle était une jeune lectrice exigeante et libre, de celles qui n’ont pas envie qu’on les prenne par la main ou qu’on tourne les pages d’un roman à leur place. Adolescente, elle se souvient même avoir lu des romans pour adultes, comme Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell. Puis, un peu plus tard, de s’être mise à publier des nouvelles dans des revues, dont certaines plus torturées, révélant une voix différente de celle présente dans L’abeille de Lokimë: «Pour être honnête, j’ai un côté assez sombre, comme j’en ai aussi un qui est rose bonbon.» Un paradoxe qui émane d’ailleurs de ce premier roman qu’elle achève après cinq années de travail acharné et de discipline au sein de sa vie stable d’épouse et de maman: «Oui j’ai une vie assez rangée, mettons! (rires). C’est ce que ça me prend pour pouvoir écrire. Les grands tourments, je m’en inspire à travers ce que je lis et ce que j’observe chez les autres. J’ai beaucoup d’imagination; ça permet d’écrire et ça sauve de bien des maux aussi…»




Bibliographie :
L’abeille de lokimë. Les pulsars (t. 1), La courte échelle, 288 p. | 14,95$
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