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Littérature jeunesse

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Entrevue avec les lauréats du Prix Jeunesse des libraires du Québec

Entrevue avec les lauréats du Prix Jeunesse des libraires du Québec

Par Les libraires, publié le 10/12/2014

Une partie de cette entrevue exclusive a paru dans le catalogue de Noël 2014 des Librairies indépendantes du Québec. Vous pouvez consulter le catalogue ici.

Marianne Dubuc
L’autobus, Comme des géants
(Lauréate 0-4 ans)

D’après vous, quelle est la plus grande qualité des très jeunes lecteurs?
Bien souvent, les jeunes lecteurs sont beaucoup plus ouverts d'esprits que les adultes, ouverts à l'histoire et à ses possibilités. Ils vivent cette histoire avec sincérité. C'est ce que j'aime avec les petits : avec eux, on peut laisser un livre se raconter.

Pourquoi le règne animal prend-il une si grande place en littérature jeunesse depuis toujours?
Les animaux ont chacun leur signification dans l'imaginaire collectif, ce qui permet d'illustrer rapidement le caractère d'un personnage. Ils permettent donc ce décalage d’avec le réel. Je me permets d'être plus spontanée avec des animaux comme personnages, contrairement aux personnages humains avec lesquels je me sens obligée de coller à la réalité.

Que dirait le personnage de votre livre si le Père Noël montait dans l’autobus et s’assoyait sur le siège voisin?
« Ho! Ho! Ho! C'est vraiment vous? Dommage que maman ne m'ait donné que deux galettes... »

Il n’y a de place que pour un seul album jeunesse dans votre bas de Noël. Lequel?
IM-POS-SI-BLE d’en choisir juste un! Notre sapin est toujours assiégé par les albums. Mais bon, pour me prêter au jeu, je dirais... Ah là là, c’est difficile! Je choisirais peut-être le coffret Trois petits Noëls d’Akiko Hayashi. Il est petit, il entre bien dans un bas de Noël et il raconte avec beaucoup de magie le temps des fêtes.

 

Simon Boulerice     
Edgar Paillettes, Québec Amérique
(Lauréat 6-11 ans)

Vous écrivez pour des lecteurs d’à peu près tous les âges. Que peut-on se permettre avec un lectorat jeunesse qu’on ne se permet pas avec des adultes?
Deux choses, essentiellement. D’abord, ça me permet de mettre à profit ma naïveté, qui s’est prolongée, malgré mes 32 ans bien sonnés. Je ne suis pas spécialement blasé du cynisme ambiant, mais disons que je suis heureux que l’écriture jeunesse me donne la possibilité de préserver ma naïveté. Je dis ça, et comme une certaine candeur me colle à l’esprit, il n’est pas rare d’en retrouver des relents dans mes livres pour adultes. Mais n’empêche que s’adresser aux enfants, à mon sens, c’est une porte grand ouverte sur l’absence de cynisme.

Ensuite, j’irais avec mon goût pour la féerie. Il me semble que le théâtre tout public, plus que le roman, accepte les dérapages dans la magie, l’étrangeté, le fantastique ou le saugrenu. Je viens du théâtre et je tiens à ces dérapages. Les romans jeunesse me donnent la permission de décoller du réel, de faire intervenir un personnage onirique ou une créature étonnante. Par exemple, je peux faire débarquer à ma guise une Fée des dents! Les enfants, comme des spectateurs de théâtre, ne sont pas réfractaires à être surpris, à toucher à la féerie. Alors que souvent, les lecteurs adultes le sont.

Vous êtes très prolifique : poésie, roman, théâtre… Si vous écriviez un essai, quel en serait le sujet?
J’écrirais probablement sur la création, qui est mon domaine d’expertise, le mot qui regroupe la somme de mes passions. Je ne me verrais pas écrire sur un sujet éloigné de moi.

Présentement, j’en ai contre le mépris subtil des adultes quant à la littérature jeunesse, considérée parfois comme un sous-genre. Combien de fois ai-je entendu : « Oui, mais c’est pour les enfants, donc ce n’est pas pour moi. » Un bon livre pour enfants est un bon livre, point. On gagnerait tous à en lire davantage, question de nous reconnecter avec notre imaginaire, notre humour, notre tendresse, notre légèreté parfois écrasée par le poids des responsabilités. Et lire des romans jeunesse à l’âge adulte, je ne vois même pas ça comme un acte de nostalgie, nécessairement. Ce sont très souvent des œuvres qui font du bien.

Qui plus est, certaines briques pour adultes intimident les lecteurs. Mon père fait partie du lot. Depuis que je suis petit, je l’ai très rarement vu avec un livre à la main. Mais j’ai été très touché de voir que mon papa lit avec bonheur mes livres jeunesse, qui représentent pour lui un défi nettement plus modeste qu’une saga de 1000 pages. J’ai réalisé qu’écrire pour les enfants est devenu une façon de dialoguer avec mon père, de me révéler à lui autrement que par la parole. Voir mon papa, un travailleur à l’usine de bientôt 60 ans, avec un livre jeunesse à la main, je trouve ça beau et touchant. J’aimerais multiplier cette sensation, voir d’autres adultes assumer leur part d’enfance, de naïveté et de féerie, en lisant des œuvres destinées à la base à plus petits qu’eux. D’ailleurs, je n’aime pas ce genre de carcan. Dire qu’une œuvre vise les 9-12 ans, par exemple, me déçoit toujours un peu. Je préfère nettement plus la formule : à partir de 9 ans. Pour que tous les autres se sentent visés.

En tous les cas, si j’écrivais un essai, j’essaierais de démontrer que la société gagnerait à lire au moins une œuvre dédiée à la jeunesse par année, minimalement. Tout un projet, je sais.

La Fée des dents est-elle amie avec Père Noël?
Naturellement, je conçois bien les deux personnages comme des amis, ou à tout le moins des collègues. Ils font tous partie de la même confrérie de notre précieux imaginaire collectif, au même titre que le Bonhomme Sept Heures ou même Jésus! D’ailleurs, ça me donne envie d’écrire un hui-clos avec ces quatre-là. Par ailleurs, je ne m’explique pas pourquoi un personnage de notre enfance résonne plus longuement en nous qu’un autre. Pour ma part, ce fut la Fée de dents. Je rêvais souvent à elle. Elle me fascinait bien plus que le Père Noël, que je trouvais bien trop consensuel et populaire.

Faut-il avoir un cœur d’enfant ou vouloir retrouver son cœur d’enfant pour écrire pour les enfants?
À mon sens, il faut avoir beaucoup de tendresse et d’optimisme pour écrire pour les enfants. Mais attention : la cruauté aussi est la bienvenue! Les enfants connaissent autant la tendresse que la cruauté. Maintenant, faut-il avoir un cœur d’enfant ou le retrouver? J’ai toujours trouvé cette expression curieuse. J’ai 32 ans et j’ai le cœur qui va avec. Ce qui ne m’empêche pas d’être près de mon enfance. Tous les âges que j’ai vécus coexistent en moi. J’ai les neuf ans à fleur de peau, oui. Mais tout autant que mes 25 ans. Alors, voilà, je dirais plutôt ceci : être connecté à son enfance. Être en dialogue avec le petit en nous. D’ailleurs, ce n’est même pas l’apanage des auteurs jeunesse. Après tout, le sulfureux et fascinant écrivain français Jean Genêt a déjà écrit : « Créer, c’est parler de son enfance. ». Si Genêt l’a dit… 

 

Patrick Isabelle                    
Eux, Leméac
(Lauréat 12-17 ans)

L’intimidation vécue en milieu scolaire est malheureusement un sujet d’actualité presque quotidien. Sans victimiser les intimidateurs, pensez-vous que la méchanceté résulte toujours de la souffrance?
Il peut y avoir tellement de facteurs à la méchanceté, encore plus chez les jeunes. La ligne entre le bien est le mal reste floue bien longtemps. En vieillissant, on réussit à mieux contrôler nos émotions, nos impulsions. La méchanceté résulte sans doute d'un grand malaise, d'un mal-être. Nietzsche disait : « Voir souffrir fait du bien, faire souffrir encore plus de bien — c'est une dure vérité, mais une vieille, puissante, capitale vérité humaine — trop humaine. » Je crois que nous sommes fondamentalement méchants. C'est une façon de se sentir mieux. Ce n'est tout simplement pas tout le monde qui ressent le besoin de l'extérioriser. La méchanceté gratuite demeure encore, pour moi, une aberration.

Où les adolescents peuvent-ils trouver du réconfort et de l’espoir?
Partout! Il faut se plonger corps et âme dans ce qu'on aime, que ce soit le sport, les arts, les études. Il faut se faire plaisir, s'évader. Le réconfort est partout, dans les autres aussi. Il faut s'entourer d'amour, de gens qui nous acceptent tel que nous sommes. Il faut trouver l'espoir dans chaque moment de bonheur, voir plus loin, au-delà du moment présent. Il faut avoir la force de transformer le négatif en positif. À l'adolescence, c'est moins évident. Il faut s'accrocher. Aller vers les autres. Il y a toujours quelqu'un à portée de soir pour nous réconforter. Même quand on a l'impression qu'il n'y a personne, il y a toujours Tel-Jeunes qui peut être d'un grand secours. Là, personne ne juge.

Que demanderait votre personnage au Père Noël?
Il lui demanderait sans doute une deuxième chance, de pouvoir tout recommencer et repartir à zéro. Il demanderait qu'on le laisse tranquille, qu'on l'oublie. Ou, dans un acte complètement égoïste, il demanderait sûrement la discographie de son groupe préféré. Et des bottes neuves.

Que lisiez-vous, adolescent?
En littérature jeunesse, j'ai consommé mon lot de livres de la Courte échelle et de « Frisson », comme pas mal tous les jeunes de ma génération. J'ai aussi une place particulière dans mon cœur pour les romans de la série « Alexis » d’Yvon Brochu. Je les ai lus à maintes reprises. C'était la première fois que je m'identifiais autant à un personnage. Mais à l'adolescence, j'ai rapidement fait le saut à la littérature adulte en dévorant tous les Stephen King qui me tombaient sous la main. Encore aujourd'hui, ce sont des souvenirs de lecture mémorables!

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