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Dominique de Saint Mars: La thérapie par le sourire

Dominique de Saint Mars: La thérapie par le sourire

Par Catherine Lachaussée, publié le 01/02/2011
C’est en 1992, alors qu’elle écrivait une chronique pour le magazine Astrapi, que la sociologue Dominique de Saint Mars a eu l’idée pour la première fois de raconter le quotidien de Max et Lili, un petit garçon et sa grande sœur à qui, entre l’école, les amis et des parents rassurants, elle pourrait faire vivre toute la gamme d’émotions susceptibles de bouleverser leur vie d’enfant. Refuser d’aller au lit, être suivis dans la rue, voir leur père réduit au chômage… autant d’aventures qui ont contribué à faire de Max et Lili des enfants plus forts – et fait des nôtres de vrais as de la vie en société!
Derrière le succès phénoménal remporté par la série – qui dépasse aujourd’hui les 95 titres et frôle le million et demi d’exemplaires vendus chaque année – se cache une idée brillante: celle de miser sur l’humour et sur le format BD plutôt que de sombrer dans un prêchi-prêcha lourdement pédagogique. Dès ses débuts, Dominique de Saint Mars a créé avec le dessinateur Serge Bloch un parfait tandem professionnel, imaginant chaque histoire, chaque dialogue, décrivant chaque image dans le moindre détail avant de lui passer le relai pour qu’il donne vie à son univers: «Sincèrement, je pense que Max et Lili n’existeraient pas sans Serge, confie-t-elle, admirative devant sa capacité à créer l’émotion en quelques coups de crayon. Et pour moi, le format BD était fondamental: les mots semblent sortir de la bouche des personnages, et les enfants peuvent véritablement se les approprier. Et il fallait que ce soit drôle, c’est impératif. Drôle, touchant, et intelligent!»

Un univers rassembleur
Et la recette fonctionne: une fois qu’ils ont goûté aux aventures de Max et Lili en abordant un thème qui les touche de près, beaucoup d’enfants deviennent accros à la collection au point de vouloir la découvrir au grand complet: «Certains parents sont horrifiés, rigole Dominique de Saint Mars. En voyant leur enfant lire Les parents de Zoé divorcent, ils me disent: “Mais enfin, on n’a aucune envie de divorcer!” Mais les enfants vont aussi lire un livre parce qu’ils savent que c’est ce que vit un ou une de leurs amis.» Penchés sur leur épaule, bien des parents seront ravis de trouver enfin un prétexte pour aborder certains thèmes difficiles avec leurs enfants, histoire aussi de mieux comprendre ce qui se passe dans leur tête: «J’aborde des sujets à la frontière de ce qu’on peut dire. Sur la sexualité j’ai écrit un livre qui s’appelle Lili veut devenir une femme, ou Max ne pense qu’au zizi, qui sont des livres assez audacieux, quand même.» Deux histoires qui auraient facilement pu rater leur cible, n’eût été, encore une fois, de la vivacité et de la drôlerie du dessin et des dialogues.

Si par ses livres Dominique de Saint Mars témoigne de la réalité des petits, elle est aussi touchée de penser qu’elle arrive parfois à transformer la vie de certains d’entre eux: comme ce petit garçon qui a lu soir après soir Max fait pipi au lit, jusqu’à ce qu’il réussisse à vaincre son problème une fois pour toutes! «J’étais très émue, parce que je ne pensais pas qu’un livre pouvait avoir cet effet, si important, avoue-­t-elle. Et on m’a raconté plusieurs histoires comme celles-là. Une ville française a commandé un livre, Alex est handicapé, pour toutes ses écoles parce qu’elle constatait qu’il changeait le regard des enfants sur les handicaps physiques. Et celui des adultes aussi.»

Donner la parole aux enfants
Accumulant la documentation et sollicitant au besoin la relecture d’un spécialiste, Dominique de Saint Mars s’assure toujours d’être bien préparée avant de s’aventurer dans de nouvelles eaux. Mais surtout, elle sait se mettre à hauteur d’enfant, prenant régulièrement le temps de les écouter en les rencontrant un peu partout, aux sports d’hiver, à la bibliothèque ou à l’école. Certains la marquent plus que d’autres, comme la petite Graziela, aussi affectueuse que timide, une enfant toute ronde cachée derrière sa frange et perdue dans un survêtement informe, qui lui a inspiré le personnage de Marlène grignote tout le temps. Ou des enfants au destin tragique, comme un petit Christopher qui a défrayé la manchette après avoir fui trois fois son foyer d’accueil et mis fin à ses jours en se jetant dans une rivière. Certains thèmes difficiles lui trottent ainsi dans la tête alors qu’elle réfléchit toujours à la façon de les aborder, comme l’homosexualité, inévitable, et la mort d’une jeune mère. Mais ce qui lui fait le plus de peine au quotidien, c’est de voir certains parents dévaloriser leurs enfants sans même s’en rendre compte: «Je pense que les enfants sont très sensibles à ça. Ils essaient d’attirer l’attention de leurs parents de toutes les façons, et parfois, ils ne choisissent pas la bonne. Je pense que quand les parents cessent d’attacher trop d’importance aux comportements négatifs et qu’ils donnent de l’importance uniquement aux comportements positifs, c’est à ce moment-là que les choses changent.»

Max et Lili à la conquête du monde
Si elle est heureuse de voir des livres avant tout destinés aux enfants en difficulté plaire autant aux enfants qui vont bien, Dominique de Saint Mars avoue constater une montée d’anxiété chez les petits d’aujourd’hui: «Peut-être parce que les parents eux-mêmes ont beaucoup de soucis. Sur le plan du travail, sur le plan du couple aussi. Maintenant, on ne supporte plus de rester avec quelqu’un avec qui on ne s’entend pas, alors on divorce. Et c’est vrai qu’il y a quelque chose de rassurant pour les enfants dans l’univers de Max et Lili parce que les enfants ne changent pas, les parents ne divorcent pas. Ils arrivent à trouver les mots pour régler ce qui ne va pas et à ne pas divorcer. Ce que je trouve très important.»

Curieusement, après avoir conquis des dizaines de pays aux cultures différentes, séduisant des enfants de toutes les couleurs et des parents de toutes les allégeances, Max et Lili demeurent toujours absents du marché anglophone, marché plein de défis s’il en est. Alors que l’auteure comme son éditeur, Calligram, avouent prendre leur temps pour bien jouer leurs cartes, une source d’inspiration possible pourrait venir du Québec, certaines écoles montréalaises utilisant depuis peu les livres de Max et Lili pour enseigner le français à leurs élèves. Max et Lili apprenant le français aux petits Anglais et aux Américains de ce monde? Après tout, ce serait loin d’être le premier défi qu’ils relèvent avec brio!


Bibliographie :
Lili veut un téléphone portable, Calligram, 40 p. | 7,95$
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