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Benoît Dutrizac : L'autre ferme des animaux

Benoît Dutrizac : L'autre ferme des animaux

Par Josée-Anne Paradis, Les libraires, publié le 17/04/2014

Qui l’eût cru? Le journaliste Benoît Dutrizac, reconnu pour son franc-parler, signe un album jeunesse aussi déjanté que farfelu où les animaux de la ferme usent de calembours pour réconforter un petit veau qui cherche sa maman… Qu’on en revienne : au-delà d’un franc-tireur, Dutrizac est un père dévoué qui, sourire aux lèvres, s’est lancé dans l’aventure du livre jeunesse, tout simplement!

En 2012, alors qu’il attend son tour pour passer devant les caméras à l’émission Deux filles le matin pour la promotion de Lettre à mon enfant (De Mortagne), un collectif sur la paternité auquel il a participé sous la direction de Sophie Rondeau, cette dernière lui demande s’il écrit encore. « Bah, ça ne m’intéresse plus d’écrire, tout ce que je fais, c’est que je note des blagues ». V’lan : Dutrizac venait de mettre le doigt dans l’engrenage qui le mènerait jusqu’à Meuh où est Gertrude?

Sous l’influence de Capote
Au départ, il n’y avait que des blagues. Une multitude de calembours, allant de « Que dit le cochon à ses amis quand ils jouent à cache-cache? Cochons-nous! » à « Pourquoi le mouton a-t-il puni son agneau? Parce qu’il a fait des bêêêêtises ». Ce sont les éditrices de Fonfon, petite maison d’édition jeunesse qui venait tout juste de remporter un prix et qui lui fut suggérée par Sophie Rondeau, qui lui ont proposé d’intégrer une histoire pour unifier ses blagues. « J’en ai donc enlevé plusieurs, j’ai gardé l’essentiel, explique-t-il. J’ai aussi ajouté une structure à cette série de blagues, mais aussi une justification sur le pourquoi ils s’en racontent. C’est vraiment comme écrire un roman, il y a un début, un milieu, une fin. Il faut que tu justifies pourquoi il se passe telle ou telle affaire dans l’histoire, c’est le même processus que pour un roman, mais adapté pour les petits. Il faut être concis. »

Et côté concision, le journaliste s’y connaît. « En écrivant ce livre-là, je pensais beaucoup à l’auteur Truman Capote. Au début des années 80 – j’avais 19-20 ans – j’ai tout lu de Capote, et plus d’une fois d’ailleurs! Dans son autobiographie en fiction, il disait dans l’introduction qu’il cesserait l’écriture lorsqu’il ne pourrait plus écrire en un paragraphe ce que les autres auteurs écrivent en une page. Et ça, ça m’avait frappé. Écrire pour les enfants, c’est exactement la technique de Truman Capote : c’est écrire très très rapidement ce qu’on pourrait écrire en plusieurs pages. »

Et était-il un grand lecteur, ce fan de Capote, durant sa jeunesse? « Zéro! Il n’y avait pas de livres chez nous. Je me souviens avoir lu un condensé des Readers Digest. C’est tout ce qui avait à lire. Ce qui est arrivé, c’est qu’à 10 ou 11 ans, j’ai embarqué sur mon vélo et je suis allé me chercher une carte à la bibliothèque. Une fois abonné, j’ai fait une orgie : je suis allé me chercher toutes les bandes dessinées sur lesquelles je pouvais mettre la main! Cet été-là, je l’ai passé à lire, sur le balcon, tous les jours. C’était une découverte et j’ai adoré! », nous dévoile celui qui, maintenant, lit essentiellement pour le travail et dont la pile de livres, des nouveautés québécoises et un Philip Kerr notamment, devront attendre l’été pour se faire dévorer.

Colorer la vie des petits
Entre une poule chaussée de bottes roses qui trimballe une sacoche, un poussin qui s’immisce discrètement dans chacune des pages de l’album, un canard déguisé en citron et un mouton arborant casquette et boucle d’oreille, on ne peut pas nier que les illustrations colorées fassent partie du succès que connaît le livre. Et Dutrizac le répète sans gêne : il est drôlement heureux du résultat! « J’ai rencontré Vincent Gagnon et Marianne Chevalier, les illustrateurs du duo qui s’appelle Bellebrute et ils ont réellement compris ce que je voulais faire, le sens des textes. Si le livre est réussi, c’est parce qu’il y a eu ce mariage entre l’histoire et l’illustration. Les couleurs, la texture, l’univers : leur travail est juste assez audacieux et original pour intéresser les petits, sans leur faire peur, sans trucs bizarroïdes. »

Benoît Dutrizac est père de quatre enfants, deux d’âge préscolaire et deux jeunes adultes. Mais, contrairement à ce que certains pourraient s’imaginer, il ne leur parle pas de la charte pour les endormir et ne récite pas de contes à saveur politique pour les éduquer lors de la routine du dodo! « On est très didactique, très pédagogique, dans les livres jeunesse. Je trouve qu’on tente absolument d’aborder des sujets d’adultes avec les enfants. Oui, il faut leur expliquer des choses, il ne faut pas en faire des « gnochons », mais il me semble qu’on pourrait les laisser être des enfants. Y’a des choses qu’ils n’ont pas besoin de savoir à 3-4 ans : la mort la dépression… Il me semble que le monde des adultes est assez pénible… Va-t-on bientôt leur expliquer la commission Charbonneau? Tu peux expliquer en gros qu’il y a des gens qui ne sont pas honnêtes, qui ont triché, mais de mon côté, le but avec mon livre était d’essayer de les faire rire, de m’assurer qu’ils aient du fun. Je voulais aussi donner une occasion de s’asseoir, avant le dodo, avec l’enfant et de lire une histoire, que ce soit les « Schtroumpfs » ou n’importe quoi, mais d’avoir un moment avec les enfants, où on éteint tout, la télé, Internet, et qu’on soit juste avec un bon livre et les enfants. C’est important, ça, encore. »

Une fois de plus, Dutrizac vise dans le mille!

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