Entrevues

Littérature jeunesse

Les libraires - Numéro 94
Amélie Dumoulin et Jandy Nelson : Beaucoup en commun

Amélie Dumoulin et Jandy Nelson : Beaucoup en commun

Par Sophie Gagnon, de Sophielit.ca, publié le 04/04/2016

Le Prix jeunesse des libraires du Québec a couronné en février dernier les lauréats 2016 et les titres primés dans la catégorie 12-17 ans ont beaucoup en commun. En effet, Amélie Dumoulin avec Fé M Fé et Jandy Nelson avec Le soleil est pour toi ont accordé une grande importance à la langue et au style lors de l’écriture en plus d’avoir toutes deux choisi d’aborder l’homosexualité à travers des romans où la créativité est mise à l’honneur.

Toutefois, c’est par hasard qu’elles sont venues à l’écriture pour adolescents. Amélie Dumoulin fait partie du monde du théâtre collectif et dit que cela lui a permis « de pratiquer l’écriture, comme on pratique une discipline sportive ou un art martial : répéter, corriger, réécrire, recommencer », en laissant l’ego au vestiaire, une pratique qui l’a nourrie longtemps, mais qui était aussi faite de compromis, ce qu’elle n’a pas eu à faire avec Fé M Fé, roman né d’un défi lancé par son amoureux. Pour sa part, Jandy Nelson a d’abord écrit de la poésie avant d’être guidée par une mentore dans le monde de la littérature pour jeunes adultes et d’en tomber immédiatement amoureuse. 

Le soleil est pour toi raconte l’histoire de Noah et Jude, deux jumeaux artistes qu’on découvre à 13 ans, alors que le solitaire Noah peint tout ce qu’il voit et tombe amoureux d’un voisin et que Jude, adolescente extravertie, sculpte quant à elle en secret des femmes en sable et mène une vie mondaine. Quand on les retrouve trois ans plus tard, leurs chemins se sont séparés et ils ne se parlent plus. Noah est devenu un garçon qui se fond dans la masse, qui fait partie de l’équipe de course à pied et qui, surtout, ne dessine plus. C’est maintenant Jude l’artiste de la famille, la tourmentée, celle qui a décidé de boycotter les hommes et qui se cherche dans les sculptures d’argile trop fragiles.

L’inspiration est venue de l’intérêt de Jandy Nelson pour les arts, les artistes et le processus créatif, particulièrement de cette idée « d’impulsion extatique » de l’artiste. Alors qu’elle y réfléchissait, elle raconte que « Noah et Jude sont juste apparus à [sa] porte d’entrée, lui avec du fusain, elle avec les mains couvertes de glaise ». C’est d’ailleurs ce qu’elle préfère dans l’écriture de fiction : « Sans même que vous le réalisiez, les questions, les idées et les passions qui vous transportent se matérialisent sous la forme de personnages, d’une histoire. »

Toutefois, si elle a tout de suite su qu’elle voulait une histoire racontée à la fois à partir des points de vue de Noah et Jude à plusieurs moments de leur vie – la structure du roman représente cette impression de miroir et de destin lié qu’on peut ressentir en étant jumeaux –, il a fallu du temps pour y arriver. Afin que les voix soient bien distinctes, et aussi fortes, elle a dû d’abord apprivoiser ses personnages, jusqu’à ce qu’elle les connaisse autant que des membres de sa famille. Puis, elle a écrit toute l’histoire de Noah avant de rédiger celle de Jude et, finalement, elle les a entremêlées dans le but de créer plus de suspens, d’intérêt, de questionnement. Cela lui a pris trois ans et demi, au bout du compte, enfermée « dans une chambre noire avec des bouchons dans les oreilles et une machine qui faisait un bruit terrible. La seule lumière dans cette pièce venait de l’écran de l’ordinateur, qui était [s]on portail vers l’histoire ». Cette façon de faire, un peu extrême, admet-elle, lui a permis de mieux comprendre ses personnages et de se fondre en eux.

Fé a aussi été l’élément déclencheur du livre d’Amélie Dumoulin, qui dit qu’une fois que ses personnages sont bien campés, elle les regarde simplement vivre, en riant ou en s’inquiétant des chemins qu’ils décident de prendre. C’est ainsi que s’est écrit Fé M Fé, un roman portant sur cette adolescente différente qu’est Fé, elle qui n’a à l’école qu’« une amie et un violoncelle ». C’est en suivant sa mère lors de ses tournées dans les magasins de tissus qu’elle découvre le salon de coiffure où Félixe travaille avec son père. Si elle ne s’est jamais interrogée avant sur son orientation sexuelle, Fé se sent irrésistiblement attirée par Félixe, qu’elle revient voir très souvent, quitte à sacrifier ses cheveux aux lubies de la coiffeuse. Celle-ci ne semble pas insensible à ses charmes, mais la vie est compliquée et les relations ne sont pas toujours faciles.

Peuplé de personnages tous plus colorés les uns que les autres, Amélie Dumoulin aimant la liberté dans l’écriture et n’hésitant pas à jouer avec les limites de la réalité, Fé M Fé fait aussi une large place à la famille de Fé avec la dépression du père, entre autres. « Papa est de plus en plus transparent », affirme Fé sous la plume d’Amélie Dumoulin, dont la poésie a été saluée par le jury du Prix jeunesse des libraires, tout comme il a reconnu celle de Jandy Nelson. Si la première dit qu’il lui est plus facile d’écrire avec ces images que de dire les choses plus banalement, la deuxième admet que ce rythme, cette musicalité ne vient que dans les versions retravaillées, l’auteure étant adepte de l’école de pensée qui dit que c’est tout à fait correct d’écrire la pire première version possible, puisque pour elle « c’est juste une façon de commencer à connaître nos personnages et notre histoire ». 

Cette écriture si douce, si belle, permet aussi aux deux femmes d’aborder des thèmes difficiles avec finesse dans leur roman respectif. Quand on leur demande si on peut parler de tout aux adolescents, les deux répondent oui sans hésitation. « Si on ne leur parle pas de tout, les médias et les idiots s’en chargeront! On peut être en train d’acheter des bananes avec nos enfants à l’épicerie et hop! la radio annonce un massacre dans une école! Ou on apprend tout ça dans la cour d’école : des rumeurs déformées, des opinions sensationnalistes, des phénomènes mal interprétés », affirme Amélie Dumoulin avant de dire que dans Fé M Fé, elle offre des pistes de réflexion et de solution aux adolescents. Pour Jandy Nelson, être vraie envers ses personnages d’adolescents, les habiter authentiquement et les suivre partout où ils la guideront est un devoir. C’est d’ailleurs cette vérité qui fait que Noah, Jude et Fé touchent autant les lecteurs.

Impatients de les lire de nouveau? Amélie Dumoulin travaille justement à la suite de Fé M Fé alors que Jandy Nelson prépare un roman qui sera rempli de la musique des trompettes, de cuisine française, de somnambulisme, de récolte des raisins, de rêves brisés, puis réparés, de temps perdu, d’amour perdu et retrouvé. À suivre!

 


Amélie Dumoulin (à gauche) : © Martine Doyon
Jandy Nelson (à droite) : © Tous droits réservés

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