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Patrick Mc Grath : Le double tranchant de l’âme

Patrick Mc Grath : Le double tranchant de l’âme

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 01/11/2002
" La plus terrifiante des maisons hantées, c’est l’âme humaine ". Patrick McGrath ne pouvait trouver meilleure formule pour décrire l’atmosphère sinistre et décalée qui baigne ses romans. Ce fils d’un directeur d’institut psychiatrique a posé les bases d’une œuvre d’inspiration gothique résolument moderne, où les artifices macabres popularisés par Poe ou Shelley laissent place à une plongée inquiétante dans les sombres recoins de la psyché de personnages poussés aux limites d’eux-mêmes. En d’autres termes, l’Enfer, c’est soi-même. Avec Martha Peake, Mc Grath s’est offert un détour du côté du roman historique sans délaisser la froide précision de sa prose et la délicieuse étrangeté des portraits de ses personnages, qui ont fait sa renommée.
À première vue, bien des éléments concourent à distinguer Martha Peake du reste du sombre corpus de Patrick Mc Grath. Il est vrai que Spider, le récit de la lente décomposition psychique d’un schizophrène, confirmait l’aisance avec laquelle l’écrivain évoluait dans des univers froids et cauchemardesques, décrits avec une précision clinique, sans jamais franchir la frontière séparant le froid compte rendu d’une chute intérieure et le récit fantastique.

L’Asile, son avant-dernier roman, présentait aussi une étrange ballade vertigineuse dans les recoins oubliés de l’esprit humain. Mc Grath y relate la passion qu’entretient la femme du médecin-chef adjoint d’un hôpital psychiatrique envers Edgar, son patient préféré. À l’aise dans les effrayantes descriptions de la folie, Mc Grath était-il condamné à laisser errer sa plume dans les corridors des institutions dédiées au repos des esprits troublés ? Apparemment, non. Selon lui, il n’y a que presque pas de différence entre la distorsion du discours historique officiel tel que présenté dans Martha Peake, et la lente dégradation de l’esprit à l’œuvre dans ses précédents romans : " L’histoire peut vous rendre fou comme n’importe quelle tentative pour retrouver la réalité peut perturber un esprit qui a perdu tout rapport avec cette même réalité."

Quatre ans ont passé entre L’Asile et Martha Peake, une saga dont l’action se situe sur deux continents, à l’époque où l’Amérique clame haut et fort son indépendance face aux Britanniques, qui abusent d’elle. Entre-temps, l’écrivain a manifestement mûri. Son écriture, d’une précision toujours remarquable, s’avère encore cruellement efficace, notamment pour décrire avec moult détails horrifiants la faune grotesque qui grouille dans les bas-fonds de Londres, à l’apogée du XVIIe siècle. Avec la verve d’un Charles Dickens séduit par l’étrange et le sordide, Mc Grath relate le destin tragique d’Harry Peake, un ancien contrebandier qui a perdu sa femme dans un incendie. Affublé depuis d’un dos affreusement difforme, Harry chante sa peine dans les tavernes, poète bossu abandonné par la providence. Seule sa fille, la jolie Martha, épaule son père, qui préfère malgré tout noyer son désespoir dans l’alcool, et ce au risque d’en perdre la raison. Ainsi, une nuit, la jeune fille à la chevelure flamboyante subit les assauts de son géniteur. Sous la contrainte embarquée sur le premier bateau en partance pour l’Amérique, elle espère peut-être refaire sa vie, mais elle est bien loin de se douter qu’elle deviendra une martyre de cette révolution qui gronde dans le Nouveau Monde. Son père, lui, est poursuivi par un certain docteur Drogo, qui veut acheter son squelette pour l’exposer dans son cabinet de curiosités. Enfin, ce récit tout en tortueuses avenues est reconstruit par Ambrose, le narrateur hébergé par son oncle dans le sinistre manoir de Drogo, qui lui raconte le destin d’Harry et de Martha, qu’il a connus il y a fort longtemps.

Interrogé sur le caractère gothique de ce roman en apparence éloigné du reste de son œuvre, Mc Grath souligne à quel point ce dernier a, malgré tout, hérité du sentiment d’oppression qui se dégage de ses premiers romans : " Martha Peake est un roman gothique ; il interroge le passé et les secrets qui s’y terrent. J’ai mis en scène quelques éléments distinctifs du genre : une vieille maison sur une lande désolée, un vil aristocrate animé par des ambitions diaboliques, un monstre difforme, une fille persécutée, quelques nuits de tempête, l’évocation de spectres, des esprits enfiévrés et des actes aux terribles répercussions. J’utilise le genre gothique pour illustrer l’idée selon laquelle l’histoire dissimule les faits autant qu’elle en révèle d’autres. " L’histoire officielle, selon Mc Grath, n’existe pas. Il n’y a que les perceptions, inévitablement en partie fausses ou exagérées, d’une vérité aussi facile à bouleverser qu’un esprit rendu fragile par une série de drames. Ambrose devient vite obsédé par le destin de Martha, et ce malgré les appels à la prudence émis par son oncle en ce qui a trait à la reconstitution de la tragique histoire de la jeune femme. À ce propos, Mc Grath apporte quelques précisions sur la véracité du récit d’Ambrose dans Martha Peake : " Je me suis toujours intéressé à la manière dont nous jouons de la véracité du récit de nos vies. Nous adaptons la vérité, laissons des éléments de côté, inventons. Puis, nous croyons en nos inventions. Il m’est apparu qu’une nation ressemble à un individu ; elle provoque les mêmes distorsions au sein de son propre passé, au cœur de sa mémoire collective. La nation fait ensuite de ces faits ainsi déformés son histoire officielle. L’histoire, en ce sens, n’est rien d’autre que la mémoire défaillante d’une société. "

En plus d’imposer au lecteur deux visions des même faits, Mc Grath a choisi comme cadre une période de conflits afin d’appuyer la fragilité et les trous noirs qui ponctuent son intrigue. Selon lui, " la période de la Révolution américaine sert doublement Martha Peake car elle exprime la séparation d’un parent (l’Empire britannique) et d’un enfant (les colonies américaines). Ce rapport est aussi présent au sein d’autres relations entre les personnages, comme Martha et son père, Harry et Drogo. Le thème du double, essentiel à la littérature gothique (songeons entre autres au Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde), est au centre du roman. Personnage fascinant et repoussant à la fois, Harry Peake, toujours selon l’auteur, " était fait pour représenter l’Amérique, avec sa colonne vertébrale qui traverse son dos comme une montagne déchire une plaine. Il est tendre et brutal, sentimental et violent. Il philosophe et sombre dans l’ivresse l’instant d’après. Il est plein de rage et d’amour. En ce sens, il est l’Amérique qui résiste à toute définition. D’une grande force, Harry demeure ainsi profondément pathétique, un homme intelligent qui croit à des idéaux de justice et de liberté, mais qui agit comme un tyran imbécile. "

Il y a, entre le récit d’un schizophrène, celui d’une amoureuse poussée jusqu’aux contreforts de sa raison et le récit tragique d’une jeune femme contrainte à une autre vie loin de son père, un point commun : la démence, jamais très éloignée. Plus on interroge l’histoire, comme l’âme humaine, et plus apparaissent sous nos pieds de nouveaux abîmes, comme autant d’invitations au plus inquiétant des vertiges.
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