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Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 95
Nancy Huston : L’encre noire comme rédemption

Nancy Huston : L’encre noire comme rédemption

Par Claudia Larochelle, publié le 13/06/2016

Au moment même où le plus récent roman de Nancy Huston débarquait au Québec, Fort McMurray en Alberta s’embrasait, provoquant un désastre écologique dont on n’a pas fini de voir les retombées. Étrangement, puisqu’écrit bien avant les faits, Le club des miracles relatifs de l’écrivaine d’origine canadienne qui vit depuis longtemps à Paris n’est pas sans lien avec les tragiques événements. Devineresse ou prophète, Nancy Huston?

Une chose est sûre, comme en témoignent ses essais et aujourd’hui sa fiction, elle est lucide. Résolument. Lucide et engagée dans la lutte environnementale, entre autres celle contre les violences des compagnies pétrolières sur la Nature. Originaire d’Alberta, elle s’était d’ailleurs rendue à Fort McMurray en 2014 pour constater la situation de près. Le recueil Brut, la ruée vers l’or noir chez Lux éditeur dénonçait la situation. Nancy Huston signait un texte aux côtés de Melina Laboucan-Massimo, David Dufresne, Naomi Klein et Rudy Wiebe.

Encore empreinte des souvenirs de ce voyage-choc, en mai 2015, elle s’entretenait aussi avec un journaliste du site Reporterre.net : « Moi, ça m’a fait froid dans le dos parce que je suis Canadienne et j’ai senti que j’étais en face d’une propagande exactement du même type que la propagande des pays de l’Est. […] Ils nous montrent les soi-disant ”étangs”, ”tailings ponds”, c’est-à-dire ”étangs de rétention”, remplis d’eaux complètement empoisonnées, résultant de l’exploitation des sables bitumineux. On nous montre que c’est vraiment bien contenu, ce n’est pas si grave que ça et qu’il y a toutes sortes de sons qu’on émet régulièrement pour effrayer les oiseaux, pour qu’ils ne se posent pas sur ces lacs et qu’ils ne meurent pas. […] Ils ont arraché tous les niveaux de la terre, ils ont arraché les arbres, ils ont empoisonné les cours d’eau. Ils font comme si tout allait bien, que les oiseaux allaient revenir, que les animaux allaient revenir et vivre à nouveau là dedans », déclarait-elle.

De Fort McMurray à Terrebrute
Puis, les muses ont fait leur travail… Cette fois, c’est l’écrivaine, la formidable conteuse qu’elle est qui a pris la plume pour tisser sa toile autour d’une histoire inventée de toute pièce qui se déroule en partie à Terrebrute, ville fictive déchiquetée par de gigantesques opérations d’extraction pétrolière dans Le club des miracles relatifs. Un site glauque qui pourrait tellement s’appeler Fort McMurray et où est embauché Varian, parti à la recherche de son père, marin pêcheur, disparu sans donner de nouvelles, laissant derrière lui ce fils pas comme les autres et une femme en perte de sens. C’est là-bas que Varian rencontre deux activistes écologistes qui jouent un rôle déterminant dans la quête du protagoniste hypersensible.

Le résultat, dense et criant d’actualité, à travers une écriture d’une redoutable efficacité, marque d’une pierre blanche le parcours de l’auteure de L’Empreinte de l’ange, de Lignes de faille ou de Bad Girl qui n’avait jusqu’à maintenant pas beaucoup embrassé les thèmes environnementaux dans son œuvre. « J’avoue qu’il a fallu que le réchauffement planétaire me touche personnellement, à travers la découverte de ces sites d’extraction polluants dans ma province natale, pour que je me penche dans mon travail d’écriture sur ces thèmes très graves », précise-t-elle. Depuis, elle a cessé de fumer, elle a changé de banque et transformé sa façon de manger et de consommer.

Un peu de douceur, par pitié
Si la charge des déplorables situations environnementales a eu une influence dans son écriture et dans sa vie, si ce dont ce roman témoigne est violent, tragique et dur, restera toujours, à Terrebrute comme à FortMcMurray, ou partout dans le monde où l’immonde sévit, un peu de ces miracles relatifs. Sans eux, la lecture serait dépourvue d’humanité :

« Jamais les hommes n’ont vu une personne aussi vivante. Eileen les aide à oublier leur bière, leurs factures, leurs ruminations angoissées au sujet d’un chez-soi situé à des milliers de kilomètres, en Colombie ou aux Philippines ou à l’île Grise […]. Soudain ils ne sont plus rien d’autre qu’un regard affamé. Leurs yeux dévorent littéralement le talent, la sensualité et l’énergie exceptionnels d’Eileen, et cela apaise un peu la famine de leur âme », lit-on en page 209 du roman, parmi ces « miracles relatifs » qui apparaissent ici et là comme des gisements de rosée au cœur du bain noir. 

« Il y en a plein dans le livre : la poésie russe, l’amitié, la beauté des aurores boréales, l’humour… », déclare Nancy Huston. Et quand ces moments surgissent, comme des lueurs d’espoir qu’on n’attendait plus, le lecteur peut se surprendre à sourire.

Carnets miraculeux
Pour saisir au vol les racines de quelques-uns de ces « miracles », mais surtout pour comprendre peut-être un peu plus le parcours de Nancy Huston, la trajectoire de ses réflexions, sa philosophie, ses maîtres à penser et comment elle observe le monde comme écrivaine, intellectuelle, lectrice, amoureuse, femme et mère, Carnets de l’incarnation – Textes choisis 2002-2015 paraît en même temps que Le club des miracles relatifs. « Il semblerait que tous les dix ans peu ou prou j’éprouve le besoin de rassembler mes textes épars. […] Comme les précédents recueils, celui-ci comporte conférences, préfaces, contributions aux revues littéraires et articles de journaux. Pour la première fois, peut-être en raison de certaines bifurcations dans ma vie affective, j’ai aussi choisi d’inclure des extraits de mon propre journal », signe l’écrivaine en avant-propos.

Elle ne manque par ailleurs pas de souligner combien l’apport des sciences dites exactes ou dures (anthropologie, neurologie, sciences de l’évolution, et ainsi de suite) l’a progressivement aidée à sortir de ce qu’elle décrit comme un certain dogmatisme à la mode en France. « D’ailleurs, j’ai de plus en plus de mal à me dire « féministe », d’abord parce que celles qui se rangent sous cette bannière affirment souvent des choses avec lesquelles je me sens en violent désaccord, ensuite parce que je suis de plus en plus sensible au problème du « devenir-homme » dans le monde contemporain », résume-t-elle, ce qui est expliqué en version plus détaillée dans ces Carnets et qui ne manquera pas de faire sourciller bon nombre de féministes d’ici et d’ailleurs qui ne verront pas la réalité de la même manière. 

Qu’on soit d’accord ou pas avec l’ensemble des propos tenus dans ce livre, ils soulignent néanmoins la manière dont elle a tenté de démystifier au fil des années ce « curieux binôme féminin/masculin » qui demeure avec son intense complexité et ses paradoxes multiples au centre de sa fiction des dernières années.


Photo : © Fanny Dion

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