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Michèle Fitoussi: Vieillesse en solde

Michèle Fitoussi: Vieillesse en solde

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 04/06/2007
Personne ne porte le moindre intérêt au vieux monsieur du studio à l’étage où habite la jeune journaliste Alice Silvestri. Grognon, malade, on ne lui connaît pas de famille et il ne sort que très peu. «Le old man. Victor. Très malade», dit la jeune fille philippine qui s’occupe de lui. Un jour, Alice a une idée qui va permettre de lancer sa jeune carrière au magazine Global: pourquoi ne pas offrir le grognon monsieur en adoption dans le magazine?
Partant de cette idée politiquement incorrecte, mais si délicieusement cruelle, Michèle Fitoussi livre avec Victor une satire mordante et savoureuse de l’état de santé de la famille et, parce qu’ils y sont pour beaucoup, des médias de masse. Il faut préciser qu’aussi incroyable soit-il, ce projet farfelu a pour origine un fait divers. En Italie, un vieil homme a bel et bien cherché à se faire adopter en plaçant une petite annonce dans les journaux. Il n’en fallait pas plus pour inspirer un roman à la rédactrice en chef du magazine Elle: «Mon premier réflexe fut l’étonnement, puis le sourire. J’ai trouvé cette situation symptomatique de notre époque», affirme celle qui fut témoin comme bien d’autres du drame de la canicule de l’été 2003, où 15 000 personnes âgées ont succombé à la chaleur en France, et qui note que les structures sociales et économiques en place dans ce pays ne vont guère vers une amélioration du sort des aînés.

Vieil homme abandonné cherchant famille aimante. Voilà donc qui risque d’attirer l’attention. Et puis on le sait, les vieux sont comme les enfants, on s’y attache facilement et ils vendent de la copie. En outre, derrière ses airs bourrus et sa vague parenté avec Tatie Danielle, Victor cache une âme malicieuse et un
lettré nostalgique vénérant Victor Hugo. Mais le problème avec Victor, c’est qu’il est aussi malicieux et qu’il sait profiter des gens, à commencer par la famille qui décide de l’accueillir, croyant ainsi s’offrir un papy de rechange. Ce qui devait être une opération de sensibilisation face au sort réservé aux aînés devient rapidement un enfer pour tous ceux et celles qui ont fait de Victor une célébrité.

Derrière la comédie, au demeurant vive et pétillante, Michèle Fitoussi écorche notre vision de la bonté à l’heure où tout, mais absolument tout peut se marchander, même les bons sentiments: «Il est étonnant de voir comment à notre époque se touchent le cynisme et les bons sentiments. Précisons d’ailleurs que les magazines ne sont pas les pires. La télévision sait très bien montrer l’exemple.» Alors qui est à blâmer dans ce roman aux accents parfois graves, parfois légers? Certainement pas Victor, puisque s’il est à l’origine de tous les problèmes qui s’abattront sur la famille qui l’a recueilli, il demeure malgré tout attachant: «Victor, c’est un grand enfant qui n’a jamais grandi, au fond. Il est épouvantable, certes, mais c’est quelqu’un de totalement irresponsable qui emprunte à l’égoïsme absolu des très jeunes enfants.»

Quant au vieil homme italien qui cherchait une famille, disons seulement, sans révéler quoi que ce soit à propos de la conclusion des truculentes mésaventures de la famille, que la réalité à rejoint la fiction. Ou vice-versa.


Bibliographie :
Victor, Michèle Fitoussi, Grasset, 374 p., 29,95$
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