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Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 98
Marcus Malte : Le percutant silence des mots

Marcus Malte : Le percutant silence des mots

Par Cynthia Brisson, Les libraires, publié le 12/12/2016

Il ne parle pas. Il ne connaît que ce qu’on lui a appris, c’est-à-dire si peu de choses. Il a 14 ans, mais c’est comme si on venait de le mettre au monde. Sa mère, son unique point d’ancrage vient de mourir et il est temps pour lui d’aller à la rencontre de l’humanité. Et il est temps pour vous, lecteurs, de découvrir la plume grandiose et magnifique de Marcus Malte, si ce n’est déjà fait. Avec Le garçon, l’écrivain français redonne au silence et aux mots le poids qui leur revient de droit. Pas étonnant que le jury du prix Femina ait succombé pour ce livre au début novembre.

Certains diront que Le garçon est une grande fresque historique, d’autres pencheront pour le terme « roman d’apprentissage ». En réalité, le dernier né de Marcus Malte incarne beaucoup, beaucoup de choses. « J’espérais que ce soit à la fois un roman d’aventures, une histoire d’amour, un récit initiatique, un roman érotique aussi parfois… » Depuis la France, l’auteur raconte la longue gestation littéraire qui l’a amené, après cinq années de travail, à accoucher de ce roman puissant et envoûtant.

Complexe humanité
L’histoire du jeune mutique s’imbrique dans l’Histoire, celle du début du XXe siècle. C’est une première incursion en dehors du monde contemporain pour Malte, mais le voyage était pour lui nécessaire : « J’avais besoin de me renouveler. Je souhaitais explorer un nouveau registre de langue et cette époque m’ouvrait de nouveaux horizons romanesques. » S’il a pris grand soin de respecter le champ lexical propre à l’époque, contrainte qui ne lui a pas déplu, celui qui a préalablement offert aux lecteurs plusieurs grands polars (Garden of Love, Les harmoniques) demeure toujours et encore du côté de la modernité. À l’aube de la Première Guerre mondiale, le XXe siècle est d’ailleurs lui-même en train de basculer vers une ère nouvelle.

Cette guerre, ultime sommet de la civilisation (avec l’amour et l’art, dira le narrateur), le garçon la fera. Nul besoin de savoir parler pour tenir un fusil. Mais avant d’en arriver dans les tranchées, de s’enfoncer dans les confins de notre humanité, il vivra l’expérience de la vie en communauté fermée. Du petit hameau qui sera son premier refuge, il se retrouvera chassé, accusé d’engendrer tous les malheurs qui s’abattent sur le village. On est en France, mais on pourrait aussi bien être ailleurs (au Québec, pourquoi pas).

Il rencontrera ensuite l’ogre des Carpates, sorte de Quasimodo nouveau genre, hercule de foire de son état, figure paternelle pour le garçon qui gardera de lui un souvenir de lutte, de sagesse et de douceur. Car, ultimement, Brabek meurt. « C’est un temps où le garçon commence à entrevoir de quoi pourrait bien être, hélas, constituée l’existence : nombre de ravages et quelques ravissements. » Puis, le ravissement à nouveau. Il goûtera les plaisirs du corps et de l’esprit grâce à Emma, mélomane et lectrice audacieuse. Avec elle, ce sera l’extase, l’érotisme dans sa forme la plus pure. Malheureusement, ça ne durera qu’un temps. 1914 et ses effluves de sang et de poussière cognent à la porte.  

De la guerre, il en réchappera, mais sa nature, son identité, s’en trouve à jamais bouleversée. « Homme, plus que jamais. Il n’en est pas encore à se demander si c’est une bonne chose finalement. Si c’est une chose enviable. » Car tout est dans cette ultime question : n’est-il pas préférable, après tout, de demeurer à jamais garçon? « L’homme et sa quête d’humanité sont au cœur de tous mes romans. J’essaie de ne pas juger, de ne pas donner mon avis, mais il transparaît sans doute dans le récit. » En réalité, le regard que porte le narrateur sur le monde et les hommes est pur, vierge et silencieux, à l’instar de celui du garçon. L’observation et l’émotion irradient de toute part. Pour les jugements faciles et les raccourcis d’idées, il ne reste aucune place.

Le roman, c’est de la musique
Il y a beaucoup d’Hugo, de Verlaine et de grands poètes maudits en filigrane du Femina 2016. « En effet, Le garçon puise beaucoup dans les auteurs romantiques et naturalistes. Il y a chez Hugo, notamment, un souffle, une puissance dans l’écriture, que j’espérais insuffler au roman. » Malte a réussi son pari. Or cette force dans l’écriture, il ne l’a pas volée. Elle a toujours été au cœur de sa démarche. Quiconque a lu son œuvre vous le confirmera; quiconque lira Le garçon l’encensera pour son verbe précis, pour la couleur qui insuffle aux choses et pour les émotions qu’il élève au rang de personnage.

« L’écriture est ce qui m’intéresse le plus. L’histoire, bien sûr, est importante, mais elle passe d’abord par les mots; ce sont eux qui donnent l’élan et l’émotion à mes romans. » Les mots et la musique. Car l’écrivain rédige toujours au son, au rythme, confie-t-il. Étrangement, il se dit bien mauvais lecteur, alors cette musique se joue inexorablement en silence dans sa tête. Il faut donc savoir écouter lorsqu’on lit Marcus Malte.

Si la musique est silencieuse, l’empreinte qu’elle laisse, elle, est retentissante. Et elle retentira probablement encore plus loin, maintenant que le roman se pavane fièrement avec son « Femina 2016 ». Que signifie pour l’auteur ce prix remis par un jury exclusivement féminin? « Que les femmes ont bien meilleur goût que les hommes! » L’éclat de rire passé, il ajoute le plus sérieusement du monde : « J’ai beaucoup donné pour écrire ce roman et cette reconnaissance fait évidemment chaud au cœur. J’espère surtout qu’elle permettra d’ouvrir mon travail à un public plus large. »

Cinq ans à sculpter des phrases qui résonnent comme du cristal. Cinq ans à donner des mots à un personnage qui n’en a pas. Cinq ans à arpenter les dédales de notre humanité, à mettre des émotions à vif. C’est « vidé, essoré » que Marcus Malte dépose son plus récent roman entre vos mains.

 

Photo : © Zulma

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