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Ken Follett: Le temps des cathédrales

Ken Follett: Le temps des cathédrales

Par Florence Meney, publié le 16/12/2008
«Je me demande tout de même ce qu’un Chinois, un Japonais ou un Turc peut trouver à mes livres sur le Moyen Âge anglais, à mes petits héros humbles, mes bâtisseurs, qui n’ont vraiment rien à voir avec leur vécu»: sérieux malgré le pétillant de ses yeux remplis de vivacité, l’auteur de renommée planétaire Ken Follett réfléchit, inclinant la tête, crinière argentée fidèle à la légende. Il évoque dans un français assez lent, mais extrêmement précis, le phénomène que constitue, depuis deux décennies, l’engouement des lecteurs pour sa grande fresque historique.
En entrevue avec le libraire, en marge du Salon du livre de Montréal, Ken Follett est venu, comme il le fait au Japon, aux États-Unis ou ailleurs dans le monde, à la rencontre de ses lecteurs, une cohorte variée et nombreuse d’indéfectibles du premier volet de son œuvre historique, Les piliers de la Terre. Pour ceux, finalement assez rares, qui n’ont que vaguement entendu parler de l’énorme roman (près 1200 pages) publié en 1989 et traduit dans plus de vingt langues, la brique est une épopée à la fois accessible et complexe, vivante et impeccablement documentée; avec comme clef de voûte une famille de bâtisseurs de cathédrales du XIIe siècle, dans la cruelle féodalité anglaise. Si Ken Follet, d’ori­gine galloise, est connu mondialement pour ses thrillers à saveur politique, c’est en effet grâce aux flèches de sa cathédrale des Piliers de la Terre qu’il a vraiment crevé le plafond de la célébrité, avec tout près de 100 millions d’exemplaires vendus, pour ne parler que gros sous.

Une pause nécessaire
Aux lecteurs avides, il aura fallu attendre dix-huit ans pour voir Ken Follett livrer Un monde sans fin, la suite des Piliers de la Terre qui, 200 ans plus tard, suit les descendants des héros d’origine, toujours autour du thème des bâtisseurs. «Il y a plusieurs raisons pour lesquelles j’ai attendu aussi longtemps pour écrire la suite», explique l’écrivain, précisant en premier lieu qu’il lui fallait un salutaire temps d’arrêt après une aussi importante entreprise. Un livre qui, pourtant, ne lui a pris que trois ans à écrire, incroyablement peu au vu de la masse de documentation qui en étaye la trame. Trois ans, dont une bonne année pour élaborer ce qu’il appelle son plan, ou premier jet qu’il prononce premier «je»), qui est en fait la trame hyper détaillée qui constituera le squelette du livre final: une étape cruciale dans tous ses écrits. La mise au vert a été nécessaire entre les deux volets, ponctuée pour le prolifique auteur par une constellation d’autres romans à succès. Or, il existe une deuxième raison à cette «quasi-génération» séparant les deux romans, plus importante encore que la première: «Sachant l’attachement de mes lecteurs tant pour les personnages (nombreux et variés) que pour l’univers des Piliers, je voulais arriver avec un deuxième livre tout aussi fouillé, tout aussi fort. En fait, je ne voulais pas les décevoir», avoue Ken Follett.

Pour le lecteur et par les sentiments
Ne pas décevoir son lecteur. Lui donner une matière riche, vivante, variée, pour y laisser jouer son imaginaire. Un thème récurrent dans le discours de l’écrivain, qui confirme que le lecteur est omniprésent, central dans sa démarche créatrice: «Je ne suis pas de ces gens qui ne créent que pour eux, qui se referment sur leur œuvre; moi, dans mon métier quotidien, j’ai toujours en tête “ Est-ce que le lecteur va aimer? Est-ce qu’il va me suivre? ”»

Élément important, d’ailleurs, et très parlant malgré la complexité de ses trames narratives, Ken Follet déclare chercher à toucher son public au premier chef par le truchement des sentiments, plutôt que par la réflexion. Avec une humilité enjouée, la star du monde des livres n’hésite pas à déclarer que dans le domaine des sentiments, il sent qu’il a quelque chose à apporter, qu’il accomplit un acte de communication essentiel: «En parlant d’amour, de haine, de cupidité, à travers mes personnages, je touche le public bien plus que par des idées. Je suis bon sur le terrain des sentiments, mais pas pour les idées. Je ne suis pas assez intelligent, lance-t-il en souriant. Mes lecteurs diraient: “ Qui est-il
pour nous dire que ses idées sont meilleures que les nôtres? ”»

Les sentiments sont en effet au cœur de ses deux romans. Toute la gamme des aspirations, des désirs, des peurs et des travers de l’humanité s’inscrit dans la fresque, à travers les héros: Caris, Merthin, Jack, des personnages de tous milieux, mais au premier chef des ouvriers, des «personnes humbles»,
confirme Ken Follet, qui précise avoir toujours eu plus d’intérêt pour les gens simples que pour la noblesse. «C’est sans doute pour cela que mes livres ne sont que rarement adaptés au cinéma», réfléchit-il tout haut. Les sentiments sont complexes, et les personnages, multiples. Difficile en effet de résumer en deux heures des volumes de plus de mille pages.

Les deux héros d’Un monde sans fin sont donc un bâtisseur et la jeune femme à laquelle le premier voue une passion inextinguible, aussi pure que celles des personnages de romans courtois. Celle-ci, femme forte, intègre, structurée, deviendra Mère prieure de la petite ville qu’elle aura auparavant remise économiquement sur pied, jusqu’à ce que la grande peste, la peste noire, vienne frapper la communauté, décimant la population, comme une bonne portion de l’Europe, d’ailleurs. «Je cherchais un sujet fort pour cette suite, et la peste était tout indiquée», raconte Ken Follett. À travers cette épidémie, grâce à ses recherches vérifiées et contre-vérifiées par «un trio d’experts», l’auteur nous ramène à la mentalité de l’époque, à ses superstitions et à l’hégémonie souvent incapacitante de l’Église sur les populations. Et à l’ignorance, aussi, qui a coûté bien des vies pendant l’épidémie, car on ne connaissait pas les mécanismes de la contagion: «On pensait que la maladie, rappelle le romancier, se transmettait en regardant un malade, et non par contact.»

L’amour des femmes
Caris, cette femme d’exception, sera le fer de lance du progrès des mentalités. Sous son habit de nonne, elle recèle en effet une âme très moderne, ce que confirme l’auteur, avec des velléités féministes et une conception des rapports amoureux plutôt émancipée. Ken Follett admet bien franchement que ses personnages de femmes sont particulièrement intéressants et soignés. Elles sont en général centrales dans ses œuvres. «Les femmes font de meilleures héroïnes. Je l’ai constaté même dans mes romans d’espionnage; si vous mettez une femme-espion, vous avez gagné!», s’exclame-t-il.

Femmes volontaires, femmes cupides, jalouses, femmes à la beauté envoûtante. Son héroïne, lui fait-on remarquer, n’a pourtant pas la beauté, la symétrie des cathédrales, contrairement à la «vilaine» de l’histoire, Elizabeth. «Si j’aime la symétrie, l’ordre, pour une Église, ce n’est pas le cas chez une femme. Elizabeth a la beauté d’une cathédrale, mais elle est tout aussi froide», ironise l’auteur qui, lui, a contrario, est tout imprégné de la chaleur du Pays de Galles dont il est originaire. Car celui qui dit vouloir être aimé «pour [ses] livres, mais pas pour [lui]-même», se révèle aussi généreux de ses paroles que de ses écrits. Lui qui a commencé à s’intéresser à l’architecture à 20 ans — «avant, on ne regarde pas ces choses-là» —, s’attache aussi avec brio à nous décrire la titanesque tâche qui mobilisait toutes les couches de cette société médiévale qui, pourtant, manquait souvent de tout, pour élever des monuments à la gloire de Dieu. Sans jamais lasser le lecteur, Ken Follet parle maçonnerie, transepts, mortier, clef de voûte, avec un amour presque sensuel pour ces pierres immortelles.

Un sacerdoce volontaire et durable
Mais parvenir à ce savant échafaudage de sentiments, d’intrigues, d’histoire et de passions nécessite une discipline rigoureuse, un travail quotidien qui commence à 7 heures pour ne se terminer que vers 16 heures, avec fort peu d’interruptions. Un sacerdoce, une vie de moine pour un homme qui pourrait fort bien se permettre de tout arrêter. «Mais la passion ne s’étanche jamais», déclare Ken Follet, qui ne se voit pas laisser sécher sa plume et prévoit un troisième volet à sa fresque — «mais pas tout de suite!».

Pour l’heure, entre plusieurs projets, Ken Follett travaille à un autre triptyque, ancré dans le XXe siècle celui-là, qui mènera son véritable héros à lui, le lecteur, à travers trois guerres et trois familles. Histoire de se «reposer», avant de replonger les mains dans la terre qui a vu s’élever les grandes cathédrales.


Bibliographie :
Les piliers de la Terre, Le Livre de Poche, 1090 p., 17,95$ Un monde sans fin, Éditions Robert Laffont, 1296 p., 39,95$
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