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Joel Hynes | Sylvie Nicolas: La fureur de vivre

Joel Hynes | Sylvie Nicolas: La fureur de vivre

Par Olivia Wu, Les libraires, publié le 08/01/2007
Keith Kavanagh a le cœur au poing et la peur au ventre face à la vie qui s’ouvre à lui. Il est l’antihéros de La Neuvième Personne du singulier de l’écrivain terre-neuvien Joel Hynes, publié pour la première fois chez Québec Amérique. D’abord paru sous le titre Down to the Dirt, ce roman, qui révèle un auteur écrivant avec force et énergie, a été traduit par la poète et romancière Sylvie Nicolas. D’ailleurs, Joel Hynes a reçu le prix Percy-Janes 2003 du premier roman. La Neuvième Personne du singulier, en partie autobiographique, est le récit d’une quête autodestructrice de l’amour.
Le passage de l’enfance à l’âge adulte est tumultueux. Des romans, tels L’Attrape-cœur de J.D Salinger ou Le Blé en herbe de Colette, ont décrit avec justesse et réalisme les tourments de l’adolescence. Avec ce premier roman, Joel Hynes fait le portrait sans complaisance d’un adolescent survolté de Terre-Neuve, Keith Kavanagh. Le lecteur suit le périple de cette tête brûlée, de son modeste village de Cove en passant par St. John jusqu’à Halifax, en Nouvelle-Écosse. Avec son amoureuse Natasha et son meilleur ami Andy, Keith traverse sa vie à fond de train à coups d’alcool, de drogue, de sexe et de violence, le tout avec une désarmante naïveté. Son monde bascule lorsqu’il perd sa virginité à l’âge de 13 ans avec une femme de 26 ans. Cet événement ouvre les vannes de toutes les pulsions avec son lot d’incompréhensions et de certitudes à l’emporte-pièce.

Entre pyromanie et mythomanie, ce personnage borderline emporte le lecteur dans un univers mû par des montées d’adrénaline, des plongées angoissées et des éclairs de tendresse et de lucidité. Hynes construit l’histoire de Kavanagh jusqu’à sa jeune vingtaine en onze chapitres qui sont autant de nouvelles, portés par les voix fortes du personnage principal et de ses deux amis. Ces derniers sont fascinés par Kavanagh et vivent à son égard le paradoxe explosif des sentiments, tels le désir et la haine ou la tendresse et le mépris, expressions de l’amour et de l’amitié au temps de la fleur de l’âge. Ainsi, Hynes réussit à transposer le moment angoissant que peut être la découverte de soi, le deuil du monde pas si lointain de l’enfance et l’effroi face au vide du lendemain.

Argot québécois

Le récit est d’autant plus crédible que Hynes scande son écriture avec le slang de Terre-Neuve, que les éditions Québec Amérique et la traductrice, Sylvie Nicolas, ont choisi d’adapter en argot québécois: «Quand j’ai accepté d’acheter les droits du Hynes, j’ai tout de suite pensé à Sylvie. Je souhaitais une personne extrêmement sensible à la sonorité, à la musicalité, au rythme, qui n’allait pas seulement traduire, mais également adapter», explique Normand de Bellefeuille, directeur littéraire de Québec Amérique.

Pour ne pas trahir l’œuvre, il a donc fallu trouver les expressions populaires québécoises équivalant à celles de l’anglais. Parmi les choix éditoriaux, tous les jurons ont été conservés ou adaptés. «Par exemple, “fuck”. On ne le traduit pas par “merde”, comme en France. Au Québec, on dit “fuck également. Alors, on a décidé de tous les laisser», indique M. de Bellefeuille. Sylvie Nicolas, quant
à elle, confirme l’importance de respecter le ton et le rythme de Hynes: «Le texte en anglais est ponctué par les jurons. J’ai dû trouver des transpositions cohérentes qui rendraient ce langage de la rue.»

L’auteure de Québec a ainsi utilisé des termes forts du joual comme «crisse», «crissement», «fucké de moron» ou «viarge de sans-génie»: «Les sacres deviennent des adjectifs ou des adverbes, car j’ai
respecté le mouvement. L’important était la cohérence de chaque personnage et d’apporter toutes les nuances que cela supposait, renchérit Nicolas, qui ajoute en rigolant que, pour le traduire, ça prenait quelqu’un qui connaisse le langage de la rue et peut-être quelqu’un qui avait un côté trash.»

Premier roman

C’est probablement ce côté trash qui lui a aussi donné l’envie de traduire son premier roman: «Lorsque Normand me l’a proposé, j’ai été surprise, car je n’ai jamais songé à faire de la traduction littéraire», explique Sylvie Nicolas qui, autodidacte, a vécu un certain temps au Canada anglais. «J’ai déjà traduit des
articles, de la poésie, des essais philosophiques sur une trentaine de pages, poursuit-elle, mais c’était la première fois que je traduisais les 250 pages d’un livre.»

Un livre qui l’a tout de suite interpellé:

«Après l’avoir lu, j’ai senti une grande joie monter et je trouvais l’écriture de Hynes stimulante. Et surtout, j’entendais bien sa voix», se souvient Nicolas. Après l’approbation de son dossier comme traductrice par le Conseil des Arts du Canada, elle s’attaque à Down to the Dirt en décembre 2005, pour l’achever en
mai 2006. «Quand je traduis, il est important de travailler énormément le premier chapitre pour être sûre de bien entendre la voix, le rythme, le souffle. Tout comme lorsqu’on entre dans une nouvelle maison, il faut visiter chaque pièce avant d’être vraiment “dedans”. Et si j’arrive à bien rentrer dans le premier chapitre, je me sens prête à poursuivre, à ne pas m’écarter de l’univers de l’auteur et à saisir tous les personnages», explique celle à qui l’on doit notamment Le Sourire de Little Beaver (Québec Amérique, 2003) et À quatre doigts d’Edward Stachura (Le loup de gouttière, 2004).

Phrases après phrases, Sylvie Nicolas a accompagné Keith dans ses vertiges d’incertitudes et de désespoirs, qui atteignent leur paroxysme dans certains chapitres: «Le chapitre du chat est un de ceux que je n’ai pas arrêté de traduire tant que je n’en ai pas vu la fin. Je recommençais sans cesse la phrase jusqu’à ce qu’elle corresponde le plus à l’instant vécu par Keith, évoque la traductrice. Il y a des épisodes marquants dans la traduction et, quand j’arrive à être aussi fidèle dans le rythme, le ton, le choix des mots, et que tout fait sens, il y a un moment de grâce.»

Comme une musicienne devant une partition, Sylvie Nicolas a entendu et interprété les voix singulières de Hynes, de Keith et de tous ses compagnons. «J’ai eu de la chance, pour un premier roman à traduire, d’avoir eu une voix aussi claire, pas du tout hésitante. C’était merveilleux; Hynes a offert un univers complet. Maintenant qu’il est publié au Québec, je souhaiterais que ses lecteurs oublient qu’il a été traduit. Autrement, je serais déçue, ce serait un échec», croit Sylvie Nicolas. Loin d’être un échec, le résultat est convaincant. Des gens ont même dit à Normand de Bellefeuille: «On dirait que ç’a été écrit par un Québécois!»


Bibliographie :
La Neuvième Personne du singulier, Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, 238 p., 22,95$
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