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Littérature étrangère

Le libraire - Numéro 88
Françoise de Luca : Se tromper de vie

Françoise de Luca : Se tromper de vie

Par Josée-Anne Paradis, Les libraires, publié le 03/04/2015

Quel genre de monstre l’indifférence d’une mère peut-elle engendrer? En scrutant le mur érigé en lui, à coup de douleurs inavouées et de solitude infinie, Thomas découvrira les ravages laissés par le désamour parental. Dans le magistral Sèna, c’est à un féroce combat entre liens de sang et libre arbitre que nous convie l’auteure italo-québécoise Françoise de Luca.

Deux petites syllabes : Sè-na. Et pourtant, tout un monde s’écroule lorsque Thomas voit ce nom sur un livre. Sèna, cette femme noire qu’il a tant aimée, mais qu’il a reniée, qu’il a totalement détruite, sans compassion, en se soumettant malgré lui au désir de ses parents. Sè-na : deux petites syllabes qui agiront en lui comme un détonateur, ouvrant une immense brèche sur un enfant meurtri par un passé familial bancal et lacunaire. « Le personnage de Sèna est central. C’est un catalyseur. Il ouvre le roman et la mémoire de Thomas. En découvrant le livre de Sèna dans la librairie de la gare de Lyon, Thomas a un choc. Et c’est ce choc qui bouscule totalement sa vie. Avant de prendre connaissance du livre, il veut retrouver ses souvenirs et comprendre ce qui s’est passé dans son enfance et après. Sèna lui permet donc cette introspection qui est la trame du roman. Sèna cristallise aussi la forme extrême de son aliénation. Avec elle, il s’est autosaboté. C’est à ce moment-là que le mur s’est érigé en lui, qu’il a commencé à ressembler à sa mère, qu’il est devenu froid, méprisant et cruel », développe madame De Luca.

« Pour un enfant, n’est-ce pas un traumatisme que de ne pas être aimé par sa mère? Et cela ne peut-il pas faire de lui plus tard un être inadapté, perdu, incapable d’aimer? » : voilà les réflexions qu’explore De Luca, dans ce roman entièrement écrit au « tu ». Afin de saisir son personnage, de l’atteindre, de le comprendre et de parler pour lui, Françoise de Luca a choisi cette forme narrative, très chaleureuse, qui lui permettait à la fois de se distancier du personnage tout en restant proche de lui, en ne le rendant pas totalement étranger.

La chaleur d’accueil
Ce « tu », donc, est incarné dans ce petit Thomas mis en scène, cet enfant tout ce qu’il y a de plus normal : il aime jouer, s’inventer des histoires, se faire cajoler, manger des mets réconfortants. Mais, comme il ne retrouve rien de cela chez lui – alors que sa mère s’enfonce dans le silence et la froideur, son père, lui, traverse le roman « comme une ombre » –, il découvre ces petits bonheurs chez Teresa, une Italienne vivant avec son mari et leurs deux enfants, des jumeaux, dans le même immeuble d’habitation que lui. C’est elle qui lui tricotera, à Noël, des tuques confortables de laine torsadée; c’est elle qui le prendra maternellement dans ses bras, lui concoctera des soupes chaudes; c’est elle qui sera sa famille d’accueil provisoire, le « maillon de son enfance ». « Teresa est pour Thomas ce “témoin secourable” dont parle Alice Miller dans ses livres sur l’enfance maltraitée, explique Françoise de Luca. Un enfant qui n’a pas été aimé de ses parents, dont on ne s’est pas occupé, risque fort de répéter la violence qu’il a subie, de devenir un tourmenteur et plus tard un parent cruel à son tour, à moins qu’il ne trouve dans son enfance un adulte qui l’aime, le respecte, l’écoute et le protège. Grâce à Teresa, Thomas sait ce qu’est l’amour. Il peut se construire, comprendre le monde et y trouver sa place. »

Si Teresa sert de rempart au malheur pour le petit Thomas, ce n’est que de courte durée, soit jusqu’à ce que, inexplicablement, la famille italienne déménage sans faire d’adieux… À partir de là, le cœur de Thomas, 13 ans, commence tranquillement à se cimenter. « Malheureusement, Teresa disparaît trop tôt de sa vie. Cette perte le rend vulnérable et très seul. Il se raccroche alors à ses parents parce qu’il n’a plus qu’eux et parce qu’il pense aussi qu’ils ont changé. S’il avait pu continuer à grandir aux côtés de Teresa, il aurait assurément été un autre homme. Il aurait choisi une “vraie” vie. »

La vie est ailleurs
Au moment où le passé rattrape Thomas, ce dernier vit dans « une union née de la ruse maternelle », dans une vie épuisante de vide : enfermé dans un quotidien morne, il survit, mais sa flamme est éteinte. Son époque « Sèna », celle où il étudiait pour devenir avocat, fêtait entre amis et célébrait son amour, celle où sa flamme brûlait de mille feux, est terminée : il a saboté, malgré lui, cette vie heureuse, chaleureuse et familiale qui lui était offerte, pour se tourner vers une femme qui préfère la sécurité à la passion…

L’auteure, fascinée par ce qui nous construit autant que par ce qui nous détruit, avoue prendre plaisir à explorer les thèmes des blessures que nous infligeons aux autres ou qui nous sont infligées : « Pourquoi nous agissons comme nous le faisons? Comment nous devenons les êtres que nous sommes? Tout cela a effectivement à voir avec la famille. Si celle-ci est un thème récurrent, c’est donc avant tout comme une terre qui nous est donnée ou pas. »

« Thomas est quelqu’un qui s’est trompé de vie et qui, pendant longtemps, ne le sait pas. […] On peut affirmer qu’il s’en sort parce qu’il ouvre les yeux. Parce qu’il lit le livre de Sèna. Parce qu’ainsi, il devient un homme libre. »

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