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François Bon: Nous sommes tous écrivains

François Bon: Nous sommes tous écrivains

Par Catherine Lachaussée, publié le 18/03/2010

Le livre numérique, c’est d’abord le rêve de tout lecteur un tant soit peu mobile. Celui qui, tel l’auteur français François Bon, ne sait trop lesquels emporter dans son sac ou sa valise, par exemple: «Dans ma petite tablette Sony de 250 grammes, j’ai ma bibliothèque. Je viens passer un an au Québec, j’ai amené 150 kilos de bouquins! Balzac, Littré, Proust, Rabelais, Montaigne, quatre-vingts Jules Verne…Ça change aussi ma manière de lire. Si, dans ma soirée, je commence un Saint-Simon, et que je veux me faire un petit peu de Mallarmé, j’ai ça dans un appareil confortable, qui me permet de mémoriser des notes, des extraits, d’écrire dans la marge du livre.»

Quand il rêve au livre de demain, Bon est plus qu’enthousiaste. Et il est catégorique: depuis trente ans qu’on la voit poindre à l’horizon, la numérisation de nos bibliothèques est non seulement en cours, mais elle est irréversible. Pire, François Bon pense qu’elle sera aussi violente que celle du disque. Mais il est également persuadé qu’il y a beaucoup à apprendre des précédents bouleversements. Il faut se souvenir qu’il y a quelques siècles à peine, c’est le livre papier qui suscitait toutes les craintes. On se moquait des imprimeurs: le papier n’avait ni la solidité ni la classe du vélin. On disait qu’on ferait des livres qui ne dureraient pas et que c’était honteux de recourir aux machines plutôt qu’à la main du calligraphe. Il est plutôt ironique de voir qu’aujourd’hui encore, les imprimeurs continuent d’utiliser massivement la police Garamond et qu’il est bien possible que ces caractères, sculptés d’après l’écriture du meilleur calligraphe de la cour de François Ier, survivent aussi à la révolution du numérique. Comme quoi notre attachement aux traditions du passé ne date pas d’hier.

Les dinosaures du futur
Mais la nostalgie, très peu pour François Bon, que l’idée même qu’on puisse s’ennuyer de la bonne odeur du papier amuse beaucoup: «Pour économiser l’encre, on met de la chaux vive dans le papier, et comme il est recyclé, on le nettoie avec de l’acide. Donc relativisons la bonne odeur du livre! Ce que ça veut dire, c’est que nous qui sommes de la génération livre, on a appris à rêver, à imaginer dans un monde de papier!» Selon lui, on aurait tort de croire que le iPhone ou le iTouch d’Apple sont autre chose que des objets de plaisir pour les nouvelles générations, exactement comme l’ont été les objets de carton et de papier du dernier siècle. Et, preuve que les fabricants ont senti la bonne affaire, les liseuses électroniques se raffinent à une vitesse fulgurante. «Nous sommes en train d’inventer les dinosaures du futur, prétend François Bon, et ça a même quelque chose de très frustrant, parce que ces appareils évoluent tellement vite!» Il est vrai que malgré les limites actuelles, les possibilités du numérique donnent le vertige: textes accompagnés de musique ou de narrations en voix off, petits films ou cartes géographiques permettant de situer l’action: la lecture de demain s’annonce aussi échevelée que palpitante. Et elle sera aussi beaucoup plus interactive. Déjà, la lecture n’est plus nécessairement l’acte solitaire qu’elle fut autrefois.

«À la différence du livre de papier, le livre électronique propose des accès, explique l’auteur de L’incendie du Hilton (Albin Michel, 2009). Par exemple, avec Publie.net, on a créé une petite coopérative d’auteurs contemporains français qui met pas loin de 250 textes en ligne. On propose un accès à tout le catalogue. Ça veut dire qu’un lecteur peut aller y farfouiller, prendre un risque avec un jeune auteur, ou tenter sa chance du côté d’un essai. Cet abonnement, on le propose aussi aux bibliothèques.» En créant Remue.net dès 1997, devenu Tiers.livre depuis, François Bon aura été un des premiers à saisir et exploiter les possibilités du Net en littérature, multipliant les ateliers d’écriture en direct et les articles de réflexion, et allant même jusqu’à expliquer au lecteur comment créer son propre blogue!

Blogue révolution
Selon Bon, c’est peut-être dans le blogue qui, pour la première fois, fait entrer le lecteur dans la sphère privée de l’auteur, qu’il faut chercher la véritable révolution que vit le monde littéraire. Et parce qu’il permet à chacun de se diffuser à loisir, Internet casse, peut-être pour la première fois depuis les débuts de l’imprimerie, la hiérarchie longuement installée entre auteur et lecteur. Exactement comme l’a fait MySpace pour la musique: «On est tous écrivains, estime François Bon. Avant, l’édition fabriquait l’écrivain par la sélection et le filtre de la publication. Maintenant, on peut découvrir que le blogue d’une personne quasi inconnue nous intéresse plus que l’écrivain critique institué.»

Pourra-t-on exister demain en tant qu’écrivain si on ne blogue pas? Vaste question, qui laisse François Bon très songeur: «Dans les communautés scientifiques, il y a tellement longtemps que ça a basculé: dans les facs, il n’y a pas un physicien, un mathématicien qui ne communique pas ses recherches sur son site. Je suis fasciné de voir ce que les jeunes écrivains montréalais “balancent” sur Internet, et j’ai un plaisir immense à les suivre — je pense à Nicolas Dickner, à Catherine Mavrikakis, que j’ai rencontrés d’abord par leur site Internet. Et ça me paraît irréversible. Le monde de la littérature électronique est particulièrement effervescent au Québec, et tant mieux si le Québec fait payer à la francophonie le fait de l’avoir relégué à l’état de province. Toronto le fait aussi, probablement pour la même raison: je pense que les Canadiens anglophones ont sans doute souffert d’être mis à l’écart par les États-Unis.»

Le romancier se dit d’ailleurs ravi que ce soit une boîte québécoise (De Marque inc.) qui s’occupe de la numérisation des fonds de Gallimard, Le Seuil et Hachette. «En [créant des interfaces pour] les éditeurs et les libraires, là aussi, le Québec a pris de l’avance. Ce qui est vertigineux, c’est que dans un monde qui était stable, tout à coup il y a tout à réapprendre, à réinventer. Et on n’en est qu’au début», conclut-il.

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