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Ève de Castro : Le Poids de la faute

Ève de Castro : Le Poids de la faute

Par Hélène Simard, Les libraires, publié le 01/02/2003
Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1994, Jacques Hérisson tue Thomas Landman, le petit ami de son amante, Ève Ebey. Écroué, accusé de folie, Jacques prétend avoir commis son crime à la Toussaint 1228, sur la terrasse de l’abbaye du Mont-Saint-Michel où, déguisé en moine, il aurait été un inquisiteur surnommé le Droit. Jacques ne se soucie guère de son état mental ; dément illuminé ou meurtrier passionnel, seule son âme est à sauver, et c’est au fond des prisons pour enfants de Saint-Pétersbourg qu’il mesurera enfin le poids de ses erreurs. Achevé et très personnel, Le Peseur d’âmes, septième roman d’Ève de Castro, raconte la quête d’une vérité, mais laquelle ?
Bien qu’il représente une quête de rédemption pour Jacques, le point de départ du Peseur d’âmes fut-il d’imaginer qu’une mémoire ancestrale puisse être enfouie dans l’âme humaine ?

Le point de départ fut une visite au Mont-Saint-Michel où, sculptée dans les murs du cloître, j’ai vu une paire de visages masculins dont personne ne peut déterminer l’identité avec exactitude. Sans en être certain, le guide m’a dit qu’ils étaient deux gentilshommes du duc de Normandie mis en pénitence à l’abbaye. Ces hommes n’étaient pas des artistes, mais ils auraient tout de même sculpté un jardin en haut des chapiteaux du cloître et, à la fin de leur tâche, qui aurait duré plusieurs années, inscrits leurs propres visages dans la pierre. Je me suis dit que j’écrirais une histoire sur eux. C’était il y a huit ans ; dans l’intervalle, j’ai été très malade — dans le coma et en réanimation pendant longtemps. M’en étant sortie de manière assez miraculeuse, je me suis demandé pourquoi j’avais survécu, et pas d’autres personnes atteintes du même mal. Je me suis interrogée sur le sens de ma vie, sur ce que signifie mériter de vivre. Autrement, je voulais que mon histoire soit lisible sur plusieurs plans en fonction du regard du lecteur. C’est d’abord un polar ; il y a une enquête. Mon récit se lit au premier degré, comme une aventure dont on ne sait pas trop si elle se passe dans la réalité ou dans l’imagination du personnage. Je voulais ensuite que mon livre soit une plongée dans la folie ; la limite entre la raison et la folie me fascinait. Finalement, j’avais envie que Le Peseur d’âmes raconte une passion amoureuse, avec toutes les limites que comporte la passion. Au moment où il bascule, Jacques est un homme qui se trouve dans la marge. Est-il un fou qui vit dans un délire complet ? A-t-il vraiment tué ? S’invente-t-il inconsciemment cette vie au Moyen Âge pour échapper à l’horreur de son crime ? Tout n’est-il que fiction ou y a-t-il vraiment eu réincarnation ?

Mais Jacques a la même apparence physique qu’il y a 800 ans.

C’est le même homme ! Vous savez, certaines personnes croient à la réincarnation, d’autres non. Pour moi, la réincarnation correspond à un besoin mystique très profond. Rationnellement, je ne peux pas affirmer que j’y crois, et même si j’aimerais pouvoir y croire, ça reste une possibilité. À la fin du livre, je remercie Paulette Letarte, une grande dame de la psychanalyse française qui a consacré toute sa vie au diagnostic et au traitement de la schizophrénie. Je lui ai raconté mon histoire, car je craignais avoir dit des sottises en dessinant le profil psychologique de Jacques. J’étais d’autant plus inquiète que le livre était terminé. Elle m’a dit qu’il était un grand schizophrène qui n’avait pas tué, un homme très intègre placé devant une situation de choix qu’il ne peut absolument pas assumer : sa vie d’avant et sa vie d’après. Incapable de choisir, Jacques ne distingue pas les deux réalités : pour lui, elles se passent sur le même plan. Or, si on croit à la réincarnation, c’est tout simplement un homme qui a vécu en 1212 et qui s’est réincarné au XXe siècle. Cela dépend de ce que le lecteur porte en lui ; il doit projeter ses propres croyances sur le personnage, et peut-être aussi les remettre un peu en question.

Hormis la présence de certains éléments spirituels, la conception de la croyance dans Le Peseur d’âmes relève plus de la foi en soi-même qu’en une croyance strictement religieuse axée sur Dieu.

Je pense que la perte de la relation directe avec le divin est une des caractéristiques du monde d’aujourd’hui. La foi ne fait plus partie de la vie quotidienne. Cependant, lorsqu’on visite le Mont-Saint-Michel, qui est un endroit spirituellement très chargé, on ressent vraiment des trucs, quelle que soit l’allégeance religieuse. Ce lieu est devenu la proie de la foule, complètement mercantile : les gens qui le fréquentent sont carrément tout, sauf des mystiques Il faut donc énormément de concentration pour entendre ce qu’il y a de spirituel dans les pierres. À sa façon, Jacques reflète la vérité des époques dans lesquelles il évolue. Au Moyen Âge, en tant qu’inquisiteur, il incarne le pouvoir de l’Église et du roi. Il s’est construit autour de ces certitudes. Sa rencontre avec la Ève médiévale, une mystique totalement idéaliste qui représente l’aventure, la poésie et la rébellion, lui fait perdre ses valeurs. Idem en 1994, où ces mêmes valeurs, ces mêmes certitudes, sont érigées autour d’une Ève profiteuse et matérialiste, une manipulatrice pure et dure.

La majeure partie de l’action se déroule dans le monde moderne, mais vous avez réussi à évoquer des événements du XIIIe siècle peu connus du grand public : les croisades de ces jeunes hères, par exemple.

Exact. Les croisades des enfants ont réellement existé. En 1212, deux mouvements se sont levés. L’un en Île-de-France, où les croisés étaient de jeunes gens en rupture avec la société, des vagabonds, des va-nu-pieds, et l’autre en Allemagne, où c’étaient cette fois de véritables enfants. Aucun de ces croisés n’est parvenu à Jérusalem : ils se sont fait embarquer à Gênes. Les enfants avaient été préalablement vendus aux barbaresques, qui les ont aimablement arraisonnés en mer avant de les vendre au marché.

Les croisés forment l’écho de ces misérables enfants des rues de Saint-Pétersbourg que Jacques s’obstine à sauver.

Ce que Jacques n’a pas réussi à faire en 1212, ou ce qu’il pense ne pas avoir réussi, il va essayer d’y parvenir en soignant et en hébergeant ces petits. Et je crois qu’il réussira enfin à accomplir son destin à cause de cette troisième femme, Anièva, qui est évidemment toujours la même mais sous un visage différent. Jacques croit être le peseur d’âmes mais qui représente vraiment le Juge suprême, dans ces différentes époques : un dieu, un juge de paix ou lui-même ? Saint-Michel, l’archange guerrier, est considéré comme le peseur d’âmes ; au Jugement dernier, il décidera des âmes qui seront sauvées et de celles qui seront damnées. Le Peseur d’âmes est l’histoire d’un homme qui cherche sa vérité, et le lecteur doit trouver la vérité du livre en fonction de la sienne.
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