Entrevues

Littérature étrangère

Le libraire - Numéro 83
Édouard Louis : Aux armes, citoyens!

Édouard Louis : Aux armes, citoyens!

Par Dominique Lemieux, Les libraires, publié le 12/06/2014

Le livre aurait pu s’appeler En finir avec la violence. Ou peut-être avec le regard de l’autre, le jugement, l’intimidation, le passé. Le livre s’appelle plutôt En finir avec Eddy Bellegueule. Car Édouard Louis souhaitait faire disparaître ce nom qu’il a porté durant les vingt-et-une premières années de sa vie. Eddy Bellegueule n’est plus. Il serait mort de toute façon. Avec ou sans Édouard Louis.

« Ce livre, je l’ai écrit contre ce qu’il restait d’Eddy Bellegueule en moi », raconte le Français lors de son passage à Québec. En un an, le parcours du jeune écrivain aux perçants yeux bleus a été bouleversé. En finir avec Eddy Bellegueule, paru au début 2014, est devenu le livre-événement du printemps littéraire, attirant l’attention des médias, qui ont parfois couvert l’ouvrage de façon « déshonorante », dixit l’écrivain. L’auteur n’en revient toujours pas : « Au début, je rêvais de vendre 800 exemplaires. Aujourd’hui, je peine à croire que 200 000 personnes l’ont lu. »

Rien ne promettait Édouard Louis à ce destin. Né dans un petit village du nord de la France (Hallencourt, en Picardie), ostracisé pour son caractère efféminé, intimidé par ses pairs, jugé par sa propre famille, élevé dans un monde sans contact avec la culture ou la littérature, Eddy Bellegueule n’avait qu’une envie : fuir. Tirer un trait sur sa vie, sur son histoire. Refuser de correspondre aux attentes de son milieu. Son souhait : se construire une nouvelle identité. La sienne. Celle qu’il a toujours eue. Quand il en a eu la chance, il a quitté son village pour la ville. Les dés étaient jetés : Eddy Bellegueule allait bientôt mourir.

Au détour des pages de l’autofiction, Édouard Louis décrit cette enfance sombre. Il n’épargne aucun détail, égratignant au passage ses proches. La violence est frappante, la tension, continue. « L’enjeu de ce livre était de partir de la violence comme matériau. La violence devait devenir un espace de création littéraire. En écrivant, c’est précisément tout ce qui me semble trop intime, trop indécent, trop violent qui mérite d’être dit. Il faut dire ce qui est normalement astreint au silence. »

La réflexion sur son œuvre est sincère : « En littérature, on parle de sujets qui sont les nôtres, on essaie de relier la littérature à la vie. Mon livre fait appel à la parole : je souhaite mettre des mots sur des expériences silencieuses. » Et cet objectif, il l’atteint de façon authentique et universelle : « J’avais très peur avant la publication, car je savais que je me révélais beaucoup. J’avais honte de ce nom et, pourtant, je le mettais de l’avant dans la sphère publique… » Il consent qu’on ne puisse jamais tout à fait rompre avec le passé : « C’est vrai que je conserve toujours des traces de mon enfance. Mais, plutôt que d’être joué par ce passé, je préfère jouer avec lui. »

C’est grâce à la littérature qu’il crée cette rupture entre l’avant et l’après, entre Eddy et Édouard. « Il existe des lieux, des époques où il est impossible de vivre sa vie. La fuite est une décision courageuse. C’est beau, fuir. C’est même nécessaire. Il s’agit d’un mode de résistance. Comme Xavier Dolan, je célèbre ce nouvel art de la fuite. » Xavier Dolan revient à quelques reprises dans la conversation. L’homme admire l’œuvre du cinéaste, salue son indépendance, sa pertinence. Édouard Louis se voit-il, à l’instar de Dolan, comme un symbole de la nouvelle génération? « Aucunement, s’exclame l’homme de 21 ans, mais si je peux faire une différence, tant mieux. »

Et si Eddy Bellegueule n’était jamais parti de son patelin, que serait-il devenu? Édouard Louis devient silencieux, puis il poursuit : « C’était partir ou mourir. » Il est parti, heureusement. Et, depuis la parution de l’ouvrage, on lui écrit de partout sur la planète pour lui raconter des histoires similaires. Après un trop bref passage au Québec – il n’aura d’ailleurs pas eu le temps de voir les baleines qu’il souhaitait tant observer –, il s’envolera vers le Kosovo où son livre sera publié.

Pour l’étudiant en sociologie, la lutte se poursuit. D’autant plus à l’heure de la montée de l’extrême droite en France, qui vient de voir le Front national remporter les élections européennes. Le sujet l’indigne : « Je suis révolté, choqué. Selon moi, c’est une preuve évidente de la véracité de mon livre. Les gens qui votent pour le Front national ont l’impression de ne plus exister. C’est un vote de désespoir pour un parti qui leur donne l’impression de reprendre le dialogue avec eux. »

Avec Édouard Louis, la politique côtoie étroitement la fiction : « Ce livre est une arme. Il n’y a pas de littérature sans politique. Pour moi, si la littérature n’est pas là pour changer le monde, elle ne vaut pas la peine. Si la littérature ne prend pas de risque, à quoi sert-elle? Je suis stupéfié par le peu d’insurrection qui traverse une vie. Comment peut-on en venir à accepter de voir quelqu’un sur le sol, mendier, sans vouloir prendre les armes? »

Son livre est une arme. Une arme de reconstruction massive.

 

Crédit photo : © John Foley

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