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David Foenkinos : De l’attrait des petites jambes et autres facéties sur l’amour de la femme

David Foenkinos : De l’attrait des petites jambes et autres facéties sur l’amour de la femme

Par Hélène Simard, Les libraires, publié le 12/12/2002
À l’autre bout du fil, allongé sur son sofa, David Foenkinos, la trentaine pas entamée, humble et plaisantin, prend très au sérieux notre entretien. Sorti de nulle part au début de 2002 avec Inversion de l’idiotie. De l’influence de deux polonais — un premier roman délirant bourré d’inventions langagières qui dévoile un imaginaire comique absurde —, cet ancien attaché de presse troque un jour la musique pour l’écriture, qu’il veut avant tout « personnelle ». Véritable surdoué, Foenkinos boucle l’année avec Entre les oreilles, un autre chaos ludique régi par des lois immuablement logiques, burlesque allégorie de sentiments tricotés avec passion, tendresse et nostalgie.
Tissé en neuf « mailles » ou chapitres, Entre les oreilles raconte comment Alain se guérit du trépas de sa mère adorée, pivot de son existence et tricoteuse monomaniaque de son état, et commence lorsque, las de l’oreille de sa fiancée, Mireille, il rompt. Un prétexte bizarre, non ?

Dans sa vie sentimentale, Alain est poussé par les contraintes sociales et essaie de faire comme tout le monde : être en couple. Rompre à cause d’une oreille est une boutade. Une des lectures du roman réside dans le fait qu’Alain n’est pas très intéressé, au départ, par une vie sentimentale. Il n’a pas envie d’une femme jusqu’au moment où il croit que s’accepter est une guérison, qu’il s’autorise à être lui-même. En rencontrant plusieurs femmes — certes pas toutes intéressantes et qui entrent toutes dans sa vie de manière étrange —, il accède à un certain éveil de la sensualité.

Du personnage de Bianca [Walt Disney], traitée de « petite vicieuse », aux deux Denise arnaqueuses en passant par Éléonore et Bouzouki, les épouses irresponsables d’Alain et de Jacob, les femmes, outre les mères de l’un ou l’autre des personnages, incarnent la duplicité…

Oui, et c’est très troublant ; j’aime beaucoup trop les femmes pour pouvoir en parler gentiment ! C’est paradoxal. Je suis fasciné par elles, je les aime trop pour les décrire dans toutes leurs perfections et, en même temps, il y a certaine vérité dans leurs attitudes. Dans Inversion de l’idiotie, Térésa est effectivement une garce, mais j’aime bien l’idée que les hommes, même trahis, déçus ou délaissés, sont menés par les femmes. Alain dit que le corps nu d’une femme est « un point final », presque un dénouement ; malgré la duplicité et la perversité, il existe une véritable fascination, de nature sensuelle. Entre les oreilles tourne autour des femmes, et par extension sur mon rapport avec elles, qui doit évoluer. D’ailleurs, dans mon prochain roman, il sera question d’une héroïne !

Vous avez déjà dit que « l’objectif de votre écriture était le divertissement » et que vos « plus beaux souvenirs de littérature étaient des souvenirs de rire. » De quelle façon cela détermine-t-il votre roman, qui tient à la fois de la bouffonnerie surréaliste et du drame sentimental ?

L’aspect surréel n’est pas préétabli. Dans Entre les oreilles, je voulais que mes personnages soient plus ancrés dans la réalité, et ce même si mon imagination les pousse vers de folles actions, à adopter des attitudes bizarres. Or, et c’est plutôt marrant, on peut quand même croire que l’histoire est vraie. J’ai du mal à savoir pourquoi j’écris des histoires comiques, quoique cela ait peut-être à voir avec mes grands souvenirs de lecture. Dostoïevski est très drôle, en particulier Les Possédés, qui est pratiquement mon livre préféré. Cependant, l’écrivain qui m’a le plus fait rire est Albert Cohen. Indéniablement, Cohen a ouvert les vannes de mon imagination. Sans lui, je ne serais pas où je suis. Toute son œuvre, Solal entre autres, est hilarante. Dans Cohen, on retrouve le côté « petit juif » que j’attribue à mes personnages — qui sont plutôt mignons et gentils — ; l’amour des femmes, beaucoup plus développé chez lui ; une richesse poétique, une vision, des mots qui m’ont fait, bref, pleurer de rire.

Dans Inversion de l’idiotie, l’intrusion de deux Polonais déguisés en journalistes et qui se révèlent en vérité des squatters constituait l’élément perturbateur renversant la vapeur d’une histoire déjà farfelue. Peux-t-on qualifier ainsi l’instant où Alain tombe amoureux des petites jambes d’un inconnu (Jacob), ce moment décisif qui lui fait délaisser sa mère agonisante sur un lit d’hôpital ?

Ces deux événements sont différents. Dans Inversion…, un bordel incroyable éclate à partir du moment où les Polonais entrent en scène. Pour moi, dans une mascarade, tout s’inverse. Au début, je disais qu’il suffisait de mettre deux Polonais dans un livre pour que ça fasse n’importe quoi. Du coup, parce que j’aime bien cette lubie, j’ai décidé de mettre des Polonais dans tous mes livres. Dans mon prochain roman — et je vous jure que je ne l’ai dit à personne, pas même à ma femme ! —, ils seront des brancardiers. Il y en aura un très grand, l’autre très petit, et chaque malade qu’ils transporteront glissera. Les Polonais ne se définiront pas grâce à une différence de taille mais bien par un écart dans le temps. Pourquoi y a-t-il une seconde entre eux ? Parce que lorsqu’il pleut, le petit est mouillé une seconde plus tard que le grand ! Du coup, cette différence physique et logique est un avantage incroyable. Quant à Jacob, il incarne l’idée que lorsqu’on vit un drame, quel qu’il soit, on peut enfouir sa vie dans une chose qui nous fascine et en apparence sans rapport, comme dans une catharsis. A priori, Alain rencontre Jacob après l’annonce de la maladie de sa mère, qui est tout pour lui. Il sort dans la rue et la première chose qu’il voit à travers la foule qui s’écarte, ce sont les petites jambes de cet inconnu. Or, les jambes ne sont qu’un symbole ; Alain aurait pu focaliser sur n’importe quoi, tomber amoureux d’un poteau, voire d’un papillon ou d’une cabine téléphonique. Il s’est simplement accroché à la première chose qu’il voyait et, à partir de là, il estimait qu’il ne pouvait plus vivre sans les jambes de cet inconnu. Même si ça semble fou, l’idée qu’on puisse focaliser sur quelqu’un, et que cette personne ait une vie tellement vide qu’il se passe alors quelque chose, est très émouvante.

Dans sa folie ludique, ses amitiés asexuées, ses rebondissements et ses réflexions loufoques, votre univers se rapproche de celui de l’enfance.

Voilà qui est intéressant ! Il y a peut-être une part inconsciente dans cet imaginaire enfantin. J’ai eu des parents peu présents et je suis devenu responsable assez jeune, très vite adulte quoi. J’ai d’ailleurs travaillé tôt. L’enfance est un moment où on ne sait pas, où on cache la gravité des choses. Dans mes romans, la gravité est en guet-apens. Mes histoires, au fond, sont assez tristes ; Entre les oreilles est un livre sur la nostalgie, le souvenir de certains moments sensuels. Le livre, pour moi, est résumé lorsque Jacob demande à Alain : « Tu te souviens, Genève ? ». C’est très triste, comme peut l’être l’enfance ; il y a un côté clownesque dans cet âge, et rien n’est plus triste qu’un clown. Un thème que j’approfondirai d’ailleurs dans mon prochain livre, qui flottera moins dans la folie.
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