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Claire Castillon: Tout sauf la tiédeur

Claire Castillon: Tout sauf la tiédeur

Par Adeline Corrèze, Les libraires, publié le 05/04/2007
Ne vous fiez pas à l’apparente candeur du titre du dernier recueil de nouvelles de Claire Castillon, On n’empêche pas un petit cœur d’aimer, le septième livre en sept ans de la jeune Française. Ces 23 nouvelles fouillant les relations hommes-femmes ne sont surtout pas à classer dans la section «eau de rose», mais plutôt dans celle des écrits décapants. Et si les personnages sombrent parfois par faiblesse dans le sentimentalisme mièvre, à tous coups, leur «petit cœur» s’en verra gratifié de violents chocs.
Dans son précédent recueil, Insecte, qu’elle était venue présenter au Salon du livre de Québec, elle disséquait avec la même acuité les liens qui unissent les mères et les filles. Traduit en douze langues, le livre a été un succès: «Je pensais que les pays méditerranéens seraient plus choqués par le sort que je fais subir à la figure de la mère, eux qui ont cette conception si forte de la mama.» Il y aurait en effet de quoi se choquer dans les livres de la charmante Claire Castillon qui fait face, sans ciller, et avec une écriture élégante et gracieuse, aux plus sordides des sentiments humains. De manipulations affectives en jalousies asphyxiantes, de petites lâchetés en épouvantables infamies, hommes, femmes, mères et pères s’aiment certes, mais «l’amour n’est pas l’apanage des gens aimants», rappelle la quatrième de couverture d’On n’empêche pas un petit cœur d’aimer.

«J’ai le sentiment que chez les couples qui se forment, il y a souvent cette idée de ronger l’autre, de faire des concessions: je trouve ça atroce, explique Claire Castillon à propos des prémisses de son dernier livre. J’ai plutôt l’impression que le couple n’est possible que si les deux restent indépendants. Or, quand on est amoureux, on n’a qu’une envie: être tout le temps avec l’autre.» Céder à cette envie reviendrait à se perdre soi-même. «Quand on est petits, on est toujours entourés, par l’école, par la famille; ensuite, il y a ce couple, et ce n’est que quand on vieillit, qu’on n’a plus de travail, que l’occasion se présente d’être seul et de se découvrir, de comprendre ce qu’être soi représente, s’inquiète Claire Castillon. Ça me fait très peur et surtout, ça me frappe, cette façon dont le couple a tendance à installer les gens dans des rapports de dépendances.»

Le couple qui fait rêver l’écrivaine serait basé sur la séparation, et non sur la fusion. Son recueil est ainsi un laboratoire en 23 expériences de couples qui s’échouent sur l’écueil de la dépendance, dans un crescendo habilement orchestré. Comment agence-t-elle ses nouvelles? «C’est un truc frénétique. Je les mets toutes sur une table, et j’essaie des associations, je les tourne dans tous les sens, je tente d’alterner les choses tristes, dures, drôles.» Parce qu’il faut en effet le préciser, il y a de la drôlerie qui émane de cette galerie de monstres affectifs. «Un lecteur m’a déjà lancé: "Vu la cruauté de ce que vous écrivez, vous devez penser au suicide tous les jours". Mais absolument pas, en fait! La vraie angoisse réside dans ce qu’on cache, dans ce dont on nie l’existence, dans le secret. Malgré la noirceur de ce que j’écris, je suis profondément heureuse, assure-t-elle. J’aime la fantaisie que m’apportent les voyages dans ces contrées sordides. Je n’ai pas de douleur dans cette écriture, je prends en fait un réel plaisir à aller vers ce qui est rugueux, tordu.» Et, contre toute attente, au-delà de la cruauté lucide de son propos, la jubilation de Claire Castillon contamine durablement le lecteur.


Bibliographie :
On n’empêche pas un petit cœur d’aimer, Claire Castillon, Fayard, 150 p., 22,95$
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