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Littérature étrangère

Le libraire - Numéro 83
Cathy Marie Buchanan : Le grand ballet des mots

Cathy Marie Buchanan : Le grand ballet des mots

Par Claudia Larochelle, publié le 12/06/2014

C’est sous des reproductions des Danseuses de Degas qu’adolescente, Cathy Marie Buchanan pratiquait le ballet plusieurs soirs par semaine. Quelques décennies plus tard, devenue écrivaine, la Torontoise voyait un documentaire sur les origines de la Petite danseuse de quatorze ans, célèbre sculpture du peintre français. Il n’en fallait pas plus pour que naisse Les filles peintes, grande fresque de la Belle Époque parisienne inspirée de la vie de cette ballerine mythique et des célèbres procès criminels de la même période. Portrait d’une ex-danseuse à la plume aussi valsante que poignante.

Il s’agit de près de cinq cents pages ciselées et coulantes comme un grand ballet, mettons Onéguine, le préféré de Cathy Marie Buchanan à cause de sa grande charge émotive. Pas étonnant d’ailleurs que ce difficile chef-d’œuvre de la danse se passe à trois niveaux à la fois : au sol, dans l’air et entre les deux. Dans Les filles peintes aussi. D’abord, il y a les sœurs Van Goethem : Marie, la ballerine qui inspire Degas, et son aînée, Antoinette, amoureuse d’un bien mauvais garçon... Puis, il y a la société parisienne, ce qui s’y passe en marge. Et, enfin, au cœur du texte, il y a cette relation sororale qui relie tous les thèmes. Ces sujets témoignent d’ailleurs du savoir-faire et des connaissances de l’écrivaine sur le ballet durant une période précise de l’Histoire.

« Je suis allée à Paris, j’ai trouvé le studio de Degas et l’édifice où vivait Marie Van Goethem. J’ai assisté au cours de ballet de jeunes filles de 14 ans à l’Opéra de Paris. Même si trente ans et un océan les séparaient de mes propres années à la barre, j’ai été frappée de constater à quel point les exercices, les corrections et la musique me semblaient familiers. Cela m’a fait penser que, même si Marie et moi avons vécu des existences très différentes, nos expériences dans le studio de danse étaient sans doute très semblables », estime Cathy Marie Buchanan, qui est professeure diplômée de l’Imperial Society of Teachers of Dancing, une prestigieuse école londonienne.

Écrire comme entrer en religion
Dans son cas, le ballet a certainement contribué à former l’écrivaine qu’elle est devenue. Ne serait-ce que pour la rigueur et la discipline que les deux formes d’art exigent. « Je suis une écrivaine disciplinée; je me mets au travail à 8h30, cinq jours par semaine, et j’écris pendant au moins quatre heures. Pour moi, c’est important de faire passer l’écriture avant les réponses à mes courriels, les messages publiés sur Facebook ou sur Twitter, l’organisation des rencontres de clubs de lecture sur Skype, etc. Sinon, la journée peut facilement y passer », raconte-t-elle.

C’est chez elle, à Toronto ou dans la petite maison qu’elle possède dans la région des lacs Kawartha, que Les filles peintes a été écrit, fruit de trois ans et demi de labeur, dont six mois de recherches. Un travail colossal pour cette mère de trois garçons qui ne fait pas les choses à moitié. Tellement, qu’elle admet même se laisser emporter par une sorte de tourbillon fascinant lorsqu’elle est concentrée. « Quand j’écris, je poursuis toujours le même objectif : me perdre dans les mots que j’aligne sur la page. À certains moments, en levant les yeux de l’ordinateur, je suis hébétée. Il me faut quelques secondes pour comprendre que je suis assise à mon bureau, et encore un certain temps pour me situer : est-ce le matin ou l’après-midi? Est-ce que j’ai dîné? Mon esprit est perdu à une autre époque, dans un autre lieu, une autre vie. C’est dans ces moments-là que j’écris le mieux », estime l’auteure, dont les mots ont été traduits en français et de manière admirable par Annie Pronovost.

Cet abandon guette aussi le lecteur appelé à plonger dans la Belle Époque… « J’ai découvert la relation parfois abusive qui unissait les riches abonnés du Ballet de l’Opéra de Paris et les danseuses de ce temps, souvent très pauvres et très jeunes. Comme la plupart des gens de notre société moderne, je pensais que le ballet avait toujours été un art noble pratiqué par des jeunes filles privilégiées, et ce fut une révélation pour moi de découvrir ses côtés plus sordides dans le Paris des années 1880 », déclare-t-elle.

 

Degas, Zola et la prédestination

Si, pendant la Belle Époque, le ballet camouflait à travers ses costumes et maquillages les défauts de la vie difficile de plusieurs familles, paradoxalement, dans ce roman-ci, il est question de L’Assommoir de Zola, qui porte, lui, sur les gens du peuple qui ne dissimulent pas leur odeur authentique. « Oui, L’Assommoir reflète de plusieurs façons l’expérience de Marie et Antoinette, mais ce n’est pas la seule raison pour laquelle je l’ai intégré dans la trame des Filles peintes. Zola et Degas, avec L’Assommoir et la Petite Danseuse respectivement, ont exploré l’idée selon laquelle le caractère et le comportement d’un individu donné sont prédestinés, une notion sur laquelle Marie s’interroge dans Les filles peintes. Zola et Degas, avec L’Assommoir et la Petite Danseuse respectivement, ont exploré l’idée selon laquelle le caractère et le comportement d’un individu donné sont prédestinés, une notion sur laquelle Marie s’interroge dans Les filles peintes. Dans le passage suivant, notamment, le lecteur constate à quel point la question turlupine la grande sœur : « Nous nous tournions et nous retournions sans cesse sur notre matelas. Le rêve de Marie grandissait, et moi j’avais l’impression de rapetisser jusqu’à n’être qu’une poussière. Je me suis demandé si cet élan formidable de Marie, d’une part, et ma propre chute, d’autre part, étaient la volonté du Ciel. »

Aussi, concernant L’Assommoir, des jeunes criminels dont on suit un procès dans le roman s’étaient, comme dans l’histoire de Buchanan, réellement rencontrés alors qu’ils figuraient dans une adaptation théâtrale du célèbre texte naturaliste publié en 1876. « L’occasion d’intégrer le roman de Zola m’a paru trop belle pour ne pas la saisir.», précise celle qui est née et qui a grandit tout près des légendaires chutes Niagara… en compagnie de ses trois sœurs ! Cet élément du roman n’est surtout pas anodin.

« Ayant trois sœurs moi-même — que j’aime toutes profondément, malgré quelques disputes inquiétantes à l’adolescence —, j’ai souvent réfléchi aux mystères des liens entre sœurs, qui sont faits à la fois de rivalité et d’amour profond. Je pense qu’il était inévitable que mon histoire fasse un gros plan sur la relation entre les deux sœurs. Que ce soit délibéré ou non de la part d’un écrivain, ses préoccupations trouvent naturellement leur chemin jusque sur la page. »

 

Crédit photo : © Céline Kim

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