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Bill Gaston: combattre ses démons

Bill Gaston: combattre ses démons

Par Olivia Wu, Les libraires, publié le 10/04/2007
Bill Gaston serait-il le secret le mieux gardé de la littérature canadienne-anglaise? En l’espace de quelques mois, il a été dévoilé au grand jour par les éditions de la Pleine Lune, qui publient coup sur coup Le Caméraman et Mont Désirs: ce sont des aperçus d’un répertoire littéraire qu’on peut qualifier d’impressionnant.
Ex-joueur de hockey, Bill Gaston est devenu un écrivain majeur de sa génération, maintes fois récompensé. Après avoir sillonné le pays du Manitoba à l’Ontario, en passant par le Nouveau-Brunswick, il enseigne aujourd’hui la création littéraire à l’Université de Victoria en Colombie-Britannique.

Son premier roman, Tall Lives, avait pourtant déjà été publié en français en 1992 par les éditions du Roseau. Intitulé Les Frères Baal, il avait été traduit par Ivan Steenhout. Marché difficile oblige, le livre n’existe plus. Or, quinze ans plus tard, Steenhout récidive en traduisant et en publiant un autre roman et un recueil de nouvelles de Gaston alors qu’il dirige la collection Miroirs, qui se consacre principalement à traduire les auteurs canadiens-anglais.

Le Caméraman raconte l’histoire de deux amis de longue date: Kozme, réalisateur brillant et manipulateur, et Francis, le compagnon de toujours. Or, cette amitié est mise à rude épreuve après le meurtre en direct d’une actrice, qui aurait été orchestré par Kozme. Cet événement aura pour effet de replonger Francis dans son passé où sont enfouis de vieux démons. Dans sa quête de vérité, il entraîne avec lui Beverly, ancienne amante de Kozme, et Lucy, leur fille de trois ans.

Avec Mont Désirs, l’auteur crée une galerie de personnages éclatés, en proie à leurs passions, cherchant à les réaliser jusqu’à l’excès. Mais qu’en est-il de celui qui frôle le paroxysme et qui doit accepter la cruelle réalité? Il ne lui reste que le rire.

Pourquoi avez-vous décidé d’imbriquer les histoires de Kozme, Francis et Beverly?
Ces trois personnages sont intéressants en raison de la nature de leur relation, un triangle amoureux. Une situation parfois banale, mais qui comporte son lot de blessures et de douleurs. Dans leur cas, il y a un équilibre, car chaque personne est aimée par les deux autres. Mais le sexe entre en ligne de compte, ainsi que Lucy, la fille de Bervely, dont on ignore qui est le vrai père.

Francis et Beverly doivent-ils se libérer de leurs dépendances pour trouver leur identité?
Ils luttent contre leurs faiblesses. Francis, ancien hédoniste alcoolique, doit porter sa croix. C’est aussi un bon gars, qui est loyal. Et du point de vue du récit, cela peut également être une faiblesse, car il continue de faire confiance à Koz, qui est probablement psychopathe. Beverly, elle, se méfie de ce dernier. En abandonnant sa carrière d’actrice, elle recherchait la paix de l’esprit et a décidé d’élever sa fille de façon exclusive. Mais si on est cynique, elle a troqué une dépendance pour une autre.

Qui est Kozme?
C’est la question centrale du roman et celle à laquelle Francis tente de répondre. D’ailleurs, elle continue de m’intriguer. Il y a quelques années, j’ai été troublé par le même type de personnage dans un roman de John Fowles, Le Mage. Comme Koz, il n’incarne ni le bien ni le mal. Il est en constante représentation et demeure une énigme pour son entourage. Il semble s’amuser à construire un mythe autour de lui-même.

Parallèlement, ce roman est une réflexion sur le pouvoir des images, ainsi que sur l’art. Quelle forme a-t-elle pris?
Il a été d’abord amusant d’observer l’industrie du cinéma indépendant et d’écrire un roman découpé en scènes. Ensuite, j’ai tenté de comprendre la mise en fiction de la réalité et aussi ce qu’est l’art. Koz a choisi de vivre sa vie comme une œuvre d’art, d’en faire un film. Il ne vit qu’à travers les scénarios qu’il met en scène. Francis, lui, tente de discerner si l’art, tel que Koz le conçoit, est moral ou immoral. Une autre question se pose: est-ce que la beauté nécessite une âme? Selon une critique du Montreal Gazette, le roman est un regard clinique sur l’art. Pour moi, il s’agit plutôt d’un examen sincère sur la possibilité que l’art puisse être sans âme. Et c’est Francis, un ami blessé, qui a la lourde tâche d’en tirer les conclusions.

Dans Mont Désirs, vous mettez les personnages à bout. Que voulez-vous démontrer?
Les douze nouvelles sont toutes différentes, mais elles ont un point commun: le personnage principal souffre d’être sous pression. Comme lecteurs, on observe comment il va gérer la situation. Une amie me faisait remarquer que j’ai dû prendre plaisir à en torturer un. C’est en partie vrai. Mais je les considérais également tous comme des amis. Je compatissais à leur douleur, mais je leur expliquais que l’expérience est nécessaire. L’essentiel est de constater jusqu’à quel point un être humain peut souffrir ou décide d’être vulnérable.

Le titre Mont Désirs est-il une métaphore du chemin à parcourir avant l’ accomplissement des désirs?
Il illustre leur variété. Certains, comme la drogue, l’alcool et la nourriture, deviennent des dépendances. Pour d’autres, ils semblent anodins, mais deviennent des habitudes, ils asservissent petit à petit. Cela devient automatique et provoque une certaine souffrance. En écrivant, j’espérais qu’on puisse porter un regard différent sur des comportements qu’on condamne trop rapidement. On est tous humains. De plus, il faut savoir rire de soi-même, car le rire permet de relativiser la situation dans laquelle on peut se trouver. Et en ce sens, l’écriture m’aide beaucoup.



Bibliographie :
Mont Désirs, coll. Miroirs, Pleine lune, 258 p., 25,95$ Le Caméraman, coll. Miroirs, Pleine lune, 504 p., 29,95$
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