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Benoit Duteurtre : Douce France

Benoit Duteurtre : Douce France

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 01/12/2002
Américain né d’un père français qu’il n’a pas connu, le héros du Voyage en France, de Benoît Duteurtre, se voit offrir une occasion qu’on ne refuse pas : découvrir la France des poètes et de la bohème qui l’a tant fait fantasmer. Évidemment, la réalité réserve à David quelques surprises et déceptions… De passage à Montréal, le lauréat du Médicis 2001 a volontiers accepté de causer avec nous de littérature, de l’américanisation de la France… dans un café digne du Saint-Germain-des-Prés de notre imaginaire !
Vous avez choisi de regarder la France à travers les yeux d’un Américain. Est-ce que le fait de choisir les yeux d’un étranger permet une plus grande distance pour analyser l’objet en question ?

Dans tout ce que j’écris, je m’intéresse à toutes les bizarreries du monde qui nous entoure, qui sont tellement proches de nous qu’en général on ne les voit pas. Un étranger a cette innocence du regard qui permet d’avoir un miroir de la société française que des personnages français ne pourraient avoir car, étant trop immergés dans leur monde, ils finissent par ne plus voir ce qu’il a de bizarre, de déconcertant et de ridicule. Seul un étranger peut voir ça. C’est le modèle de Candide. En plus, il a une idée complètement stéréotypée de la France, celle que vendent les guides touristiques : le pays des artistes, des jolis paysages, des poètes, des cafés comme le Flore, les Deux Magots. Voilà ce qu’il vient chercher en France. Il va s’apercevoir qu’en plus d’y trouver ce qui était annoncé dans son guide, il trouve aussi un parking, un centre commercial, deux ou trois lotissements, un Macdo ; le château qui est transformé en musée et puis les rues du village qui sont en fait un petit centre commercial où on vend des vêtements chers pour les gens qui viennent en week-end, puisque tous les vrais magasins du village sont fermés depuis longtemps.

L’américanisation de Paris et de la France est-elle aussi grave qu’il y paraît ? Suscite-t-elle autant de réactions véhémentes qu’on l’imagine ?

Effectivement, il suffit de voir des mouvements comme ceux engendrés par José Bové pour constater la réaction assez forte d’une partie de la population. Ce qui me gêne là-dedans, c’est qu’il y a un genre d’anti-américanisme primaire que je ne partage pas du tout car j’aime beaucoup l’Amérique. La France a tendance à en absorber le pire et à croire que c’est ça. J’entends souvent que l’Amérique est le pays de Mcdonald, Coca-Cola et Walt Disney. C’est un monde plus complexe. New York est une ville extrêmement riche qui compte beaucoup d’intellectuels portant un regard critique sur leur propre pays. Les Français ont une vision de l’Amérique aussi cliché que celle qu’a mon personnage de la France.

Vous abordez la question de l’exception culturelle par le biais de l’humour ; je songe à la scène du débat entre deux représentants de chaînes de restauration rapide, une typiquement française et l’autre à l’américaine…

On ne s’aperçoit pas que les modèles économiques qu’on prête à l’Amérique, l’Europe les a absorbés de façon volontaire depuis longtemps. Lutter contre le hamburger n’a pas de sens quand, dans toutes les gares, vous avez des fabriques de sandwichs conçues sur le modèle américain de production en série. Cette opposition entre les deux pays m’agace car nous vivons dans le même monde capitaliste et industriel, avec les même modes de fonctionnement. Que l’on n’aille pas dire que l’Amérique veut imposer sa culture à la France alors que c’est le gouvernement socialiste français qui a volontairement réclamé et financé l’implantation d’Euro Disney. Il y a longtemps qu’on est entrés là-dedans, mais en France il y a toujours cette espèce de vernis de décor, de musée, de revendication culturelle et d’exception qui est plaquée sur la réalité moderne pour faire croire aux Français qu’ils ne sont pas dans cette banalité moderne.

Il est assez paradoxal de constater que le personnage qui se conforme le plus à ce que David voulait rencontrer soit Ophélie, la mythomane.

C’est ce qui les rapproche à distance. David rêve d’une certaine France qui n’existe plus, mais il ne le sait pas parce qu’il n’est pas là. Ophélie, elle est là, mais elle pense que cette France existe toujours et qu’elle vit à l’intérieur de cette France artistique du début du siècle. Quand David va la retrouver, il va s’apercevoir qu’en réalité la personne et les lieux parisiens sont dans une espèce de mensonge ou de rêve irréel. J’ai toujours été fasciné par les mythomanes. Comme personnages, je les trouve extraordinaires. Ils ont cette capacité à s’inventer un monde irréel et à traverser complètement autre chose sans s’en apercevoir. Dans le discours de la France sur elle-même, il y a quelque chose de l’ordre de la mythomanie.

Vous utilisez pour créer des effets comiques des dérives vers le fantastique ; toutes ces apparitions, ces personnages imaginaires, ces déraillements impromptus… Êtes-vous tenté par le genre fantastique ?

En fait, c’est bizarre. Ma manière serait un peu hyperréaliste mais j’aime ces dérapages vers le fantastique. En relisant Marcel Aymé, un écrivain que j’aime beaucoup, j’ai retrouvé cette capacité à regarder le monde tel qu’il est assez froidement : les situations sociales, les personnages, et tout d’un coup déraper et amener tout ça vers le fantastique et l’irréel. En France, on oppose parfois Aymé et Céline, qui étaient très amis, et on va dire que Céline avait beaucoup plus de génie littéraire car il a cette langue extraordinaire. En même temps, surtout dans ses derniers romans, ce qui tue un peu le génie de Céline, c’est qu’il est tellement dans la langue que l’élément narratif ne peut plus se développer. Alors qu’Aymé, qui a une langue plus classique, peut justement être plus original dans ses façons de raconter, d’être réaliste ou de l’être moins, de créer des ambiances loufoques avec des jeux de fausse logique ; ça lui est possible parce qu’il renonce aux séductions immédiates de l’écriture. Trop d’écriture, au bout d’un moment, peut tuer tout. Pas forcément l’art romanesque mais toutes les autres façons intéressantes d’écrire un roman.

Le côté ludique dans Le Voyage en France m’a fait penser à un auteur qu’on ne cite jamais parmi vos influences : Vian.

J’aime bien mais je ne l’ai pas lu depuis l’âge où on le lit, c’est-à-dire l’adolescence ! Donc, je ne sais si j’aimerais aujourd’hui. (Rires) J’ai de très bons souvenirs de Vian, et plus particulièrement de L’Automne à Pékin. À l’époque où j’ai lu ce roman, je me suis mis à écrire, fasciné par cette idée d’un personnage qui traverse un lieu et qui ne sait pas vraiment d’où il vient ni où il va. La forme de mes romans est un petit peu comme ça, comme une espèce de promenade avec des choses qui arrivent. Dans Le Voyage en France, il n’y a pas vraiment de but car il y a une vague intrigue qui reste très au second-plan et qui n’est pas résolue. Il n’y a pas d’intrigue mais j’ai voulu le faire croire un petit peu.
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