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Andrea Barrett: Dernière escale

Andrea Barrett: Dernière escale

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 01/09/2001
Printemps 1847. Des centaines de milliers d’immigrants irlandais affamés et décimés par le typhus fuient leur terre natale à destination du Québec, espérant y trouver un refuge et un nouveau point de départ. Pour plusieurs, c’est leur dernier périple. Cinq mille d’entre eux ne mettront jamais pied sur le continent et la station de quarantaine de Grosse-Île sera leur dernière demeure. Ces tragiques événements ont ému l’écrivaine américaine Andrea Barrett qui, avec Fièvre, brosse un portrait émouvant de ceux et celles qui se sont battus contre l’épidémie.
C’est en glanant à travers les œuvres de l’Irlandais William Trevor qu’Andrea Barrett a entendu parler pour la première fois de la tragédie dont fut témoin Grosse-Île en 1847: «Ces événements m’ont à ce point touchée que je me suis dit qu’il fallait absolument que j’écrive sur le sujet, ne serait-ce qu’en raison de ses similarités avec la déplorable situation des réfugiés d’aujourd’hui, chassés de leur pays par la guerre civile», affirme l’écrivaine qui a reçu, pour son récit Fièvre (Autrement), le prestigieux National Book Award.

Fièvre s’articule autour de trois personnages qui sont autant de façons d’aborder le problème et le danger de l’épidémie de typhus qui menaçait alors le Québec. Au cœur du conflit, le docteur Lauchlin Grant qui, sitôt débarqué à Grosse-Île, se rend compte de l’absurdité de sa mission. Privé des ressources nécessaires au soin des malades, le corps médical ne peut espérer enrayer la propagation de la maladie. Susannah, dont Lauchlin est secrètement amoureux, affronte elle aussi le typhus à l’hôpital et ce, au grand dam de ses domestiques. En Europe, son mari, le journaliste Arthur Adam Rowley, décrit les horreurs de la famine en Irlande et conseille les autorités sur la marche à suivre pour contrer l’épidémie. Selon Barrett, chaque personnage agit dans la limite de ses capacités: «Les actions Rowley lui son dictées par sa profession de journaliste: il décrit avec éloquence ce qu’il voit, espérant ainsi que les choses changeront. Ce n’est pas rien. Cependant, aider concrètement, sur le terrain, demeure problématique et ce, encore aujourd’hui pour un bon nombre de journalistes et de photographes de presse. Quant à Susannah et à Lauchlin, bien qu’ils œuvrent dans des milieux différents, ils trouvent dans leur actes un moyen de se frotter à quelque chose qui les dépasse».

Parce qu’il se sacrifie pour sa profession, Grant constitue la pierre angulaire du récit de Barrett qui cherche, dans son écriture, à explorer les liens entre l’amour de la science, l’amour de soi et celui des autres: «Pour moi, un bon scientifique demeure toujours passionné par son travail. On n’a qu’à penser aux médecins qui ont affronté le virus Ebola en Afrique.»

À l’heure où de multiples épidémies sévissent encore un peu partout dans le monde, quelles leçons peut-on tirer de la tragédie de Grosse-Île? L’auteure ne le cache pas, la menace demeure présente: «Je voulais suggérer que les gens atteints du sida ou de toute autre grave maladie ne bénéficient pas d’un meilleur traitement qu’au XIXe siècle, contrairement à ce que nous croyons. Les systèmes de santé en place actuellement sont assujettis tant aux décisions politiques qu’aux intérêts de la science et de la médecine.»

Le peuple passe donc toujours en dernier. Il ne lui reste plus qu’à pleurer ses morts, sacrifiés sur l’autel de l’indifférence d’un gouvernement incapable de faire face à l’absurdité des grandes tragédies.


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Fièvre, Andrea Barrett, Autrement/Littératures
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