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Alain Mabanckou: Prose piquante

Alain Mabanckou: Prose piquante

Par Mira Cliche, publié le 30/08/2006
Alain Mabanckou a plus d’un tour dans son sac, plus d’une histoire en tête, plus d’une voix dans la gorge. Avec son dernier roman, Mémoires de porc-épic, l’écrivain congolais fait honneur à sa réputation d’iconoclaste. Il chamboule une fois de plus nos idées reçues en explorant non pas la part animale de l’homme, mais bien la part humaine de l’animal…
«Je sais à présent que la pensée est quelque chose d’essentiel, c’est elle qui inspire aux hommes le chagrin, la pitié, les remords, voire la méchanceté ou la bonté, et si mon maître balayait ces sentiments d’un revers de main, moi je les éprouvais après chaque mission que j’accomplissais»: le premier chapitre de Mémoires de porc-épic marche d´un pas prudent et respectueux. L’humour débridé dont Alain Mabanckou a fait sa marque de commerce ne semble pas y trouver sa place, si ce n’est dans le fait que le narrateur est… un porc-épic.

Plus posé, plus philosophique même que dans ses livres précédents, Mabanckou s’amuse encore à renverser les idoles, mais cherche aussi désormais à mesurer la portée de ses ravages. «Dans Mémoires de porc-épic, je tente de revisiter la manière de conter, de dire la fable, d’installer l’émotion à travers le rythme d’une phrase aux apparences sages mais qui, en réalité, zigzague au gré de mes fantaisies d’amoureux d’histoires extraordinaires, commente l’auteur. Ce roman est donc une parodie de la prétendue sagesse africaine, des mythes universels qui fondent notre humanité. Tout cela à travers le regard d’un animal: le porc-épic. L’humour est par conséquent ici, non pas débridé, mais
“piquant”, puisque c’est le porc-épic qui le provoque avec le regard qu’il porte sur nous, les hommes.» Ce regard se pose sur le comportement humain sans l’aveuglement de l’habitude, mais aussi sans naïveté. Résultat : un livre d’une grande lucidité.

Le trouble des doubles
«Toute l’histoire que je raconte dans Mémoires de porc-épic me vient de ma mère – à quelques mensonges près!, explique Mabanckou. Elle me racontait que l’homme naît avec un double animal qui, lui, reste caché dans la forêt. L’homme et cet animal vivront en synergie, mourront le même jour, à la même heure. On peut hériter d’un double animal pacifique. Alors on fera du bien. Par contre, si l’on hérite d’un double nuisible – comme le porc-épic dans mon livre –, on consacrera sa vie à faire du mal. Dans ce roman, je bouscule un peu la légende : l’homme est mort, mais le porc-épic nuisible est toujours vivant et décide de raconter ce qu’a été son calvaire auprès de Kibandi.»

Kibandi n’est pas né méchant. Mais lorsqu’il a eu dix ans, son père, dont le double nuisible était un rat, l’a «initié» en lui attribuant un double porc-épic. Au cours de l’initiation, sous l’effet d’une drogue puissante, le jeune Kibandi a non seulement vu son double animal, mais aussi son «autre lui-même» – une créature inquiétante, réplique exacte de Kibandi, mais dépourvue de bouche et de nez. Le porc-épic et son jeune maître ont communiqué par l’intermédiaire de cet «autre lui-même» pendant plusieurs années avant que Kibandi ne se décide à faire appel aux pouvoirs maléfiques de sa petite bête. À partir de là, le duo a «mangé» tous ceux qui se sont dressés sur le chemin de Kibandi. Jusqu’à ce que ce dernier croise une autre paire de doubles, d’un genre encore plus coriace…

Autre soi-même, double nuisible, double bénéfique…: la question du double se profile dans tous les romans d’Alain Mabanckou, ne fût-ce que sous la forme d’un changement d’identité. Ayant quitté le Congo il y a plusieurs années, l’écrivain rappelle qu’on découvre toujours un autre versant de soi-même en changeant de pays. «La question du double est l’une des plus mystérieuses de l’humanité, lance-t-il. Pourquoi des jumeaux? Pourquoi deux oreilles? Pourquoi deux jambes? et même quatre pour certaines bêtes? Sommes-nous seuls lorsque nous venons au monde? N’y a-t-il pas “un autre nous-même” quelque part? À certains instants, lorsque quelqu’un agit de manière impulsive, on dit qu’il a été “hors de lui”, que ce n’est pas lui qui a agi. Ce qui permet l’excuse, la fuite de la responsabilité face aux événements. »

Avec Mémoires de porc-épic, Mabanckou pousse l’exploration de la dualité jusqu’à se dédoubler lui-même : publiée en annexe, une lettre de L’Escargot entêté (les lecteurs de Verre Cassé, l’avant-dernier roman de Mabanckou, souriront au souvenir de ce personnage coloré) révèle que l’auteur de Mémoires de porc-épic n’est peut-être pas celui qu’on croit...

Fibre poétique
Alain Mabanckou, qui enseigne aujourd’hui la littérature francophone à l’Université de Californie à Los Angeles, en est à son sixième roman. Mais romancier, il dit ne l’être qu’en second lieu : son «autre lui-même» est poète. Le recueil L’Usure des lendemains lui a d’ailleurs valu dès 1995 le prix Jean-Christophe de la Société des poètes français.

De la poésie, ses deux derniers romans héritent leur construction. Ne cherchez ni points ni majuscules : il n’y a que des virgules pour rythmer la lecture de ces longues phrases ouvertes, qui semblent commencer avant le début d’un chapitre et se terminer bien après. La structure globale aussi se permet des libertés : les idées se donnent la main sans rechigner devant la différence, sans vérifier leur degré de parenté, aussi capricieuses que l’esprit de l’auteur. «De la poésie, je garde cette manie d’écrire mes romans pendant une période d’agitation intérieure, de nostalgie, de regrets, confie Mabanckou. C’est pour cela que mon écriture est artisanale : je ne fais pas de plan, parce que je ne sais pas ce que la page suivante me réserve et ce que sera le destin des personnages. J’écoute la voix intérieure, comme en poésie, et je me laisse guider. Et puis je reste attentif aux ondulations des phrases, à leur secousse, à leur côté iconoclaste.»

S’il prône une certaine spontanéité d’écriture, Mabanckou n’en est pas moins très sévère lorsque vient le temps de se relire. Mémoires de porc-épic, par exemple, ne l’a satisfait qu’à la quatrième réécriture: «Parfois il faut que l’éditeur vienne me retirer la copie, parce qu’il m’arrive encore de tout modifier après la lecture des premières épreuves, qui sont déjà entre les mains des journalistes!» L’autocritique porte visiblement ses fruits chez Alain Mabanckou, qui signe avec Mémoires de porc-épic son roman le plus ambitieux et sans doute aussi le plus achevé.


Bibliographie :
Mémoires de porc-épic, Seuil, coll. Cadre rouge, 238 p., 24,95$ Verre Cassé, Points, 256 p., 14,95$ African psycho, Points, 220 p., 13,95$ Tant que les arbres s’enracineront dans la terre précédé de Lettre ouverte à ceux qui tuent la poésie Mémoire d’encrier, coll. Poésie, 53 p., 10$
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