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Essai québécois

Les libraires - Numéro 101
Tristan Malavoy : L’élégance du chroniqueur

Tristan Malavoy : L’élégance du chroniqueur

Par Claudia Larochelle, publié le 02/06/2017

En marge des tumultes de la famille reconstituée de cinq enfants que sa compagne et lui chapeautent, Tristan Malavoy a besoin d’un repaire tranquille pour écrire, comme cet atelier du quartier Mile-End, espace lumineux et hors du temps dans lequel il me reçoit avant la parution de Feux de position – Chroniques, billets, entretiens 2004-2016, recueil de quelques-uns de ses textes comme autant d’oasis à travers le vacarme d’opinions semées à tout vent par les temps qui courent sur la toile et dans les médias.

« Le parfait gentleman se résigne très volontiers à se taire. » Comme ce Parfait Gentleman, nouvelle du poète et romancier Théophile Gauthier parue en 1866, Tristan Malavoy n’a jamais écrit dans le but de briller ou pour susciter la polémique. Le créateur pèse ses mots, les choisit avec parcimonie pour que sa voix s’élève; juste et singulière dans la cité. Il nous « parle à l’oreille », écrit d’ailleurs à son sujet Normand Baillargeon, essayiste, chroniqueur et ex-professeur, dans la préface du recueil. « Merci, donc, de ne pas ajouter aux cris et aux clameurs, parfois étourdissants et qui ne semblent se complaire que dans l’excès et la démesure », complète-t-il avec justesse.

Celui qui a souvent publié ses opinions à un moment ou un autre de sa vie de pigiste – surtout au cours de son passage à Voir où il a été collaborateur, puis rédacteur en chef à Montréal – a d’abord douté d’être capable de les rédiger. « Au Voir, j’avais trois jours pour écrire une chronique, c’est contre nature pour moi, qui écris des romans. Il y a des réflexions, des jachères nécessaires… Là, il fallait atteindre un objectif rapide dans l’écriture, je me sentais toujours sous perfusion de caféine [rires]. »

Le bûcheur
Et si, de son propre aveu, toutes ses chroniques n’étaient pas « bonnes », il estime ne jamais avoir été paresseux. En marge de l’écriture, Malavoy a toujours fait ses recherches, consulté des experts, etc. Sur certains sujets chauds de l’heure, il s’est avancé avec prudence. Sa chronique dans l’édition de Voir du 7 avril 2011, intitulée Vade Retro Bertrand Cantat, dénonçait d’ailleurs l’empressement de certains à dégainer vite en condamnant cette année-là la présence annoncée (puis annulée) à Montréal de Cantat – accusé du meurtre de sa compagne Marie Trintignant à Vilnius en 2003 – à titre de musicien au TNM lors de la présentation des Trachiniennes de Sophocle, dans une mise en scène de Wajdi Mouawad.

« À une époque où la pertinence se mesure en audimat et en milliers de clics, l’épisode nous oblige à nous interroger sur les prises de position aux allures de shows de boucane. Est-ce que le coup fumant médiatique justifie l’empressement de certains à sauter dans la mêlée, avant même d’avoir un semblant de réflexion à proposer? », lit-on dans cette chronique parmi les plus controversées, partagées et reprises de celui qui admettait ne pas faire le lien entre la participation du chanteur de feu Noir Désir à un spectacle et une quelconque approbation des gestes pour lesquels il avait été reconnu coupable. « J’ai craint d’être mal interprété, d’être taxé d’insensibilité sur un sujet que je trouve grave et qui est celui de la violence faite aux femmes », se souvient-il.

Convoquer les grands
Qu’on soit d’accord ou pas avec ses opinions sur le délicat sujet qui avait fait couler des rivières d’encre à l’époque, le style Malavoy, parsemé de références et d’anecdotes historiques, de citations puisées dans la littérature et d’exemples tirés de la culture populaire, demeure tantôt poétique, tantôt poignant. Ses idées sont bien ficelées, rigoureuses et appuyées. Sa chronique intitulée Shakespeare et les temps 2.0 ne fait pas exception, dénonçant ceux qui désirent briller à tout prix. « Le vieux rêve d’Anne Hébert, pour qui l’écrivain devait idéalement ne parler qu’à travers ses livres, paraît plus improbable que jamais. Et la question va plus loin : laisser sa musique, ses tableaux, ses livres ou ses pièces de théâtre faire leur chemin tout seuls ou presque, au gré des coups de cœur du public, est-il encore envisageable quand les réseaux de diffusion sont engorgés par des artistes qui se sont démenés pour se faire connaître avant même d’avoir quelque chose à faire connaître? », signait celui qui est aussi auteur-compositeur-interprète, dans l’édition du 9 décembre 2010 de Voir.

Difficile aussi d’omettre de souligner la dimension humaine de certaines inoubliables chroniques, comme celle portant sur un voyage en voiture aux côtés de Gaston Miron (quand même!) ou sur les femmes de sa vie (ses grands-mères, sa mère, la politicienne à la retraite Marie Malavoy), à qui il rend hommage, ainsi que ses « Tête-à-tête » avec Carlos Fuentes, Marie-Claire Blais, Nelly Arcan, Denis Villeneuve, Robert Lepage, pour ne nommer que ceux-là, rencontrés pour Voir, mais aussi en tant que collaborateur à la section culturelle du magazine L’actualité. Chaque fois,le journaliste fait entrer l’artiste dans la lumière. Jamais Malavoy ne cherche à devenir vedette à la place de la vedette. « Je ne suis pas quelqu’un de particulièrement modeste, mais je n’aime pas prendre la place des autres pour prendre la place des autres. Avouons-le, en tant qu’écrivain par exemple, on se prend un peu pour des démiurges : on crée des mondes, on joue à Dieu et ce n’est pas modeste, il faut l’assumer, mais il faut rechercher une lumière vers nos textes et notre travail plus que vers soi! Écrire est un geste exigeant, solitaire et souvent plate. On en passe-tu des heures loin de la gloire? »

Le passeur
Ces heures, elles sont d’autant plus fréquentes quand il exerce son travail d’éditeur au sein de la collection Quai no 5 des éditions XYZ, un autre de ses nombreux chapeaux. « Ça demande de l’abnégation, la capacité de se mettre au service d’un travail qui n’est pas le sien, de retenir ses mains, même si on aurait envie de réécrire. Parfois, il faut le faire, parfois il faut respecter la tonalité de l’autre », insiste-t-il. Au sujet de celui qui a d’abord été son patron à Voir, puis l’éditeur de Quand j’étais l’Amérique, son premier recueil de nouvelles, la journaliste et auteure Elsa Pépin le décrit comme le « gentleman du journalisme et de l’édition » : « D’une entière disponibilité et honnêteté, il est la personne avec qui il fait toujours bon travailler, parce que rien ne perturbe sa bonne humeur et son calme olympien. Généreux, minutieux et passionné, il pose sur tout un regard curieux, ouvert, amusé », poursuit-elle. En lisant ces quelques lignes, j’en suis sûre, le gentleman rougira un peu.


Photo : © Jorge Camarotti

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