Entrevues

Essai québécois

Les libraires - Numéro 114
Naomi Fontaine : Soi et l'autre

Naomi Fontaine : Soi et l'autre

Par Isabelle Beaulieu, publié le 03/09/2019

Après les romans Kuessipan (2011) et Manikanetish (2017), faisant tous deux présentement l’objet d’adaptations, respectivement au cinéma et à la télé, Naomi Fontaine revient avec Shuni (Julie en langue innue), un livre sous forme de lettre écrite à une amie d’enfance québécoise qui, après des études en travail social, revient dans la communauté pour « aider ». L’auteure entreprend alors de lui parler de l’histoire de sa nation en évoquant par le fait même ses parents et son fils. Profitant de cette nouvelle parution, nous avons posé trois questions à cette jeune femme à la fois forte de ses origines et tournée vers l’autre. 

Quel est selon vous le secret le mieux gardé concernant l’histoire et la culture des Premières Nations?
J’ai souvent entendu dire que les peuples nomades, comme les Innus, étaient des sociétés patriarcales. Vu le rôle du chasseur des hommes. Et que les peuples sédentaires, vivant d’agriculture, étaient plutôt matriarcaux. J’ai réfléchi à cette conception des peuples, et je ne crois pas que ce soit juste. Chez les Innus, la femme et l’homme étaient considérés égaux. Leur parole, leur travail quotidien, la place qu’on leur accordait dans le clan et leur force physique étaient placés sur un pied d’égalité. Mon oncle m’a raconté que lorsque les hommes revenaient de plusieurs jours de chasse, bredouilles et affamés, affaiblis par les longs déplacements, ce sont les femmes qui les nourrissaient grâce à la chasse au petit gibier. Ces hommes savaient que leur survie dépendait des femmes. Ils les respectaient pour ça. Aujourd’hui encore, lorsque je regarde les femmes de chez moi, je n’ai aucun doute sur la place importante qu’elles occupent dans la communauté. Elles sont solides, instruites et autonomes. Elles ont une force de caractère qu’aucune soumission religieuse n’a réussi à éteindre. Je suis très fière d’être une femme innue.

Outre les mesures gouvernementales, quels moyens concrets pouvons-nous tous employer pour rapprocher les peuples?
Je crois qu’il faut se réapproprier nos histoires. S’intéresser à elles et faire en sorte que nos enfants les connaissent. Je parle ici de l’histoire du Québec et de celle des Innus. Il faut cesser d’apprendre par cœur les dates du colonisateur sans se questionner sur les intentions de celui-ci. J’ai appris très récemment mon histoire, celle de mon territoire et celle de mon peuple. C’est An Antane Kapesh qui me l’a racontée dans son livre Je suis une maudite sauvagesse. Le fait de connaître les chemins et les idées qui nous ont fait passer de l’autonomie du nomadisme à l’enfermement de la réserve m’a permis de vouer un respect profond envers ceux qui ont résisté, même dans le silence, pour que je vive. Mes ancêtres. Les Québécois possèdent un passé colonial, ils ont eux-mêmes été colonisés. Je crois qu’au-delà des programmes scolaires, la littérature permet cette vision fondatrice de l’histoire. Il faut lire Kapesh, et il faut également lire Félix Leclerc. Je crois à la force du nationalisme, tant innu que québécois, et j’ai l’intuition que sur cette base, il est possible de se rapprocher.

Avec quelle perspective envisagez-vous l’avenir des Autochtones? Que redoutez-vous? Qu’espérez-vous?
J’ai plusieurs rêves pour ma nation. J’ai enseigné quelques années à l’école secondaire de ma communauté, à Uashat. J’y ai rencontré des jeunes brillants, persévérants et pleins d’audace. Ils m’ont troublée par leur ténacité à ne pas se résigner devant les difficultés quotidiennes. Ils m’ont appris à résister. Les Premières Nations sont parmi les sociétés les plus jeunes dans le monde. On ressent la vigueur de la jeunesse dans tous les aspects de la vie : dans la politique, dans la famille, dans les projets communs et individuels… Puis il y a cet élan, que nos parents ne possédaient pas naturellement. Un élan vers nos traditions. Nous sommes la génération la plus instruite que les Premières Nations aient connue. Nous sommes enseignants, travailleurs sociaux, médecins, avocats, infirmiers, policiers, historiens, administrateurs, politiciens et écrivains. Je nourris l’espoir que nous utiliserons ces compétences nouvelles pour nous rapprocher de l’esprit millénaire de notre culture. Puis je suis persuadée d’une chose : après les tentatives d’assimilation, le colonialisme, le mépris de notre identité, les injustices, le vol de nos enfants et le vol de notre territoire, rien aujourd’hui ne pourra détruire notre culture. Je crois que la nation est plus forte qu’elle ne l’a jamais été.



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