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Essai québécois

Le libraire - Numéro 76
Deni Y. Béchard: Faim de loup

Deni Y. Béchard: Faim de loup

Par Dominic Tardif, publié le 15/04/2013

Le père de Deni Y. Béchard était travaillé au ventre par une faim dévorante pour la vie en général et les emmerdes en particulier. Une faim de loup. C’est de ce personnage hors du commun – voleur de banques, raconteur captivant, criminel en cavale, ennemi juré de l’autorité – que l’auteur de Vandal Love ou Perdus en Amérique se souvient dans Remèdes pour la faim. Entretien avec un écrivain né en Colombie-Britannique d’une famille pas tout à fait normale.

C’est en provoquant une certaine surprise que Remèdes pour la faim, le plus récent livre de Deni Y. Béchard, atterrissait récemment sur notre table de travail. Surprise à porter au compte de la mention « mémoires » inscrite sous le titre de la version préliminaire, traduction des mots « a memoir » qui, l’an dernier, chez Milkweed Editions aux États-Unis, accompagnaient Cures for hunger. Comment l’auteur pouvait-il se ranger du côté d’une littérature collée à l’expérience personnelle, avec ce Vandal Love ou Perdus en Amérique (Québec Amérique, 2008) peuplé de géants et de nains qui livrait en creux un plaidoyer pour le retour en force d’un imaginaire démesuré au cœur du roman? Le monsieur n’était-il pas en train de se dédire, implicitement?

« Quand j’ai commencé à écrire Remèdes pour la faim, il y a dix-sept ans, j’écrivais un roman », se rappelle Béchard au bout du fil depuis Copenhague, où sa vie d’éternel nomade l’a mené. « Après un certain temps, je me suis cependant rendu compte qu’il y avait certaines questions très difficiles auxquelles je devais répondre et que j’arrivais à éviter en faisant un roman. Je me donnais la permission de trouver des réponses faciles à ces questions en utilisant la fiction. M’en tenir au réel m’a contraint à explorer plus profondément les personnages avant de tenter de trouver des réponses. »

Récit de la relation trouble que Deni aura entretenu toute sa vie avec André, un père abonné aux encanaillements et tyrannisé par un sens de l’honneur disproportionné, Remèdes pour la faim se lit néanmoins, soyons clairs, comme un roman, la faute entre autres à l’imagination galopante d’un garçon intrigué par les manigances de son voleur de banques de paternel (dont il saisira peu à peu la nature). La faute aussi aux nombreuses bravades auxquelles André mêlera ses jeunes fils : dans une scène d’anthologie, ce dernier stationne son camion sur le rail d’un chemin de fer et attend au tout dernier moment pour remettre le moteur en marche afin éviter la collision avec le wagon de tête, sous l’œil tétanisé du petit Deni. « Je trouvais que c’était un plus grand défi artistique de rester sur la ligne entre le récit et l’imaginaire, souligne l’écrivain. Il y a également qu’on a des attentes assez grandes quand on lit un roman mettant en vedette un voleur de banques, attentes que je n’aurais peut-être pas pu combler en racontant simplement la vie de mon père. »

C’est donc sur l’insatiable soif d’emmerdes d’un homme à l’aise seulement dans les contrées de l’extrême – un saboteur professionnel – que Béchard a voulu jeter sa lumière. « La question qui m’a toujours obsédé c’est : pourquoi s’obligeait-il à se pousser à la limite constamment?, explique-t-il. Mon père, c’est quelqu’un qui cherchait la destruction dans tout ce qu’il faisait. Même quand il faisait quelque chose de bien, il faisait immanquablement quelque chose de mauvais juste après. Même quand la police le cherchait, il allait se battre dans un bar à Miami, il ne pouvait pas s’en empêcher. Ce besoin de toujours se sentir vivant peu importe les conséquences, cette insouciance – il était prêt à tout perdre juste pour se pousser à la limite – j’ai vu très jeune que j’avais ça en moi. Je voyais que ça avait certainement ses bons côtés – il s’agit d’une sorte d’amour de la vie – mais aussi ses côtés négatifs. Je voulais comprendre ce besoin de toujours se battre, cette faim que rien ne pouvait apaiser. » Une faim de loup, qu’on vous disait.

 

Objet de beauté
Après dix-sept ans de travail, Deni Y. Béchard sera ainsi parvenu, en passant la figure imposante de son père dans le collimateur d’une écriture aussi implacable qu’émerveillée, à donner par-delà la mort un sens à l’existence de celui qui regrettait au crépuscule de sa vie de l’avoir gâchée. « Je pense que j’avais besoin de créer un objet de beauté avec sa vie, j’avais l’impression d’avoir été chargé d’une histoire, d’avoir une responsabilité vis-à-vis d’elle, confie-t-il. L’histoire de mon père m’empêchait d’écrire tous les autres livres que je voulais écrire. Je l’avais sur les bras et je devais m’en délester. Le travail que j’effectue avec ce livre est semblable à celui que j’ai fait dans Vandal Love, avec lequel je voulais réinscrire l’histoire perdue des Francos-Américains dans l’imaginaire collectif. L’histoire de mon père a une signification qui la dépasse, je crois, et je voulais aussi l’inscrire dans l’imaginaire collectif. »

Dernier des vrais nomades, Béchard habite le pays du voyage. Entre les recherches sur le terrain qu’il mène au Congo pour un livre-reportage à paraître prochainement, les tournées de promotion en Amérique du Nord et les semaines d’écriture en Asie où le faible coût de la vie lui permet de ne pas dilapider le contenu de son petit cochon, l’homme trace en apparence son chemin dans un univers parallèle. N’a-t-il pas choisi, d’une certaine manière, la vie en marge qu’a été celle de son père? « Quand j’étais enfant, je pensais qu’être écrivain, c’était être libre, faire la fête, être Kerouac quoi. Je me suis rendu compte beaucoup plus tard que l’écrivain est quelqu’un qui a une voix, qui peut commenter et critiquer la société, qui a un certain pouvoir. Certaines personnes vont sans doute dire que je vis une vie de marginal. Mais contrairement à mon père, j’ai un rapport assez stable avec la société : j’envoie des articles à des magazines, des manuscrits à mes éditeurs, je travaille. J’ai un pied dans chacun des mondes. Je ne suis pas totalement à l’intérieur, pas totalement à l’extérieur. Je ne veux surtout pas dire que la vie que je vis est plus extraordinaire que celle d’un autre. Il y a sans doute des gens en banlieue qui vivent des vies beaucoup plus marginales que la mienne. »

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