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Zviane: oeuvre de chair

Zviane: oeuvre de chair

Par Cynthia Brisson, Les libraires, publié le 25/10/2013

Retenez votre souffle, car Zviane vous convie une fois de plus à une plongée en apnée dans un magnifique récit intime, tellement intime en fait qu’il vaut peut-être mieux vous prévenir tout de suite : certaines scènes pourraient ne pas convenir à un jeune public. La superposition de deux adultes est suggérée.

Les deuxièmes raconte l’histoire d’un couple de musiciens qui se retrouve dans une époustouflante maison en Hollande, après trois mois de séparation. Les séparations étant ce qu’elles sont, nos deux protagonistes cèdent rapidement au désir. Dans cette sublime résidence vitrée et cernée par la pluie, ils livreront la prestation musicale la plus sensuelle et la plus inusitée de leur vie.

« Le point de départ de l’histoire, c’est que j’avais envie de dessiner une maison de malade; j’avais envie de créer la place la plus hot au monde », rigole Sylvie-Anne Ménard. Mieux connue sous le nom de Zviane, la bédéiste révèle que la demeure vertigineuse qui abrite ses personnages est en quelque sorte une image fantasmée qu’elle se fait depuis toujours du chalet d’un de ses amis à Bordeaux, chalet dessiné par une architecte et lové en pleine nature européenne. Le jour où elle a reçu une circulaire de meubles de luxe par la poste, ce fut le coup de grâce : il fallait qu’elle donne vie à ce lieu rêvé! La tâche n’a cependant pas été facile : « C’est le livre que j’ai trouvé le plus tough à faire. Jamais une page ne m’avait pris autant de temps à dessiner! J’ai même dû ressortir mes notes de cours sur la perspective! » Cela aura toutefois valu la peine, car les pleines pages qui montrent les pièces en plongée s’imposent par leur beauté. Et les décors ont certes donné du fil à retorde à l’artiste, mais jamais autant que les scènes de sexe.

 

Spaghetti et films pornos

« J’ai consulté beaucoup de références, j’ai même écouté des films pornos (ça, c’était très drôle). Dès le départ, j’ai choisi un dessin anatomiquement plus précis et il fallait faire en sorte qu’on sente le volume des corps, qu’on ait l’impression que les peaux se touchent », raconte l’auteure qui ne cache pas qu’elle s’est techniquement améliorée en faisant Les deuxièmes, au point où elle a dû recommencer les premières planches à la toute fin, parce que son coup de crayon avait nettement évolué. Finalement, tout aurait été plus simple si elle avait choisi de faire des bonshommes avec des bras spaghetti, laisse-t-elle tomber à la blague.

On est donc à des années-lumière de la caricaturale série « L’ostie d’chat » et même à cent lieux graphiquement d’Apnée, dont on se rappelle le style extrêmement épuré. Les deuxièmes, c’est d’abord et avant tout une bande dessinée d’ambiance : « Je voulais faire une BD d’atmosphère. En fait, si j’avais été plus patiente, j’aurais ajouté de la couleur pour rendre encore mieux la lumière de l’orage, mais c’était définitif dès le début que je ne m’embarquais pas là-dedans, parce que ça m’aurait pris deux ans de plus et je n’aurais pas pu faire autre chose. » Et puis, faut-il le rappeler, c’était déjà tellement long de dessiner les relations intimes entre les personnages. La bédéiste est minutieuse, mais pas masochiste.

 

Partition de jambes en l’air

« Je voulais que ce soit explicite, mais je ne considère pas que c’est un livre érotique, parce que ce n’est pas censé exciter, répond-elle lorsqu’on lui demande s’il s’agit d’une BD érotique. Le but, c’est de sentir la tension entre les deux personnages. » La tension monte en effet entre les deux locataires de la maison, jusqu’à une finale pour le moins inattendue : une partition de baise, jouée avec précision par les deux musiciens, dans laquelle chaque « note » correspond à un geste ou une position sexuelle. Un autre beau défi à relever pour la bédéiste! « Faire la partition de baise a aussi été difficile. Le système de notation n’a pas été très compliqué à établir, mais il fallait d’abord que je scénarise la scène, pour ensuite la traduire en “notes”. » Musicienne de formation, Zviane tient cependant à préciser qu’il n’est absolument pas nécessaire de savoir lire la musique pour apprécier le concept de cette partition pour le moins inhabituelle.

Donc, oui, il y a du sexe dans Les deuxièmes, mais il y a aussi un puissant sentiment de vertige, d’apesanteur et, inévitablement, de chute. Dans ce petit château coupé du monde, on vit l’instant présent. On sait que l’extase, aussi forte soit-elle, ne dure pas éternellement. Un peu comme une sonate qui, aussi transcendante soit-elle, demeure inscrite dans le temps sur partition.

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